Au plan politique d’abord, avec la plus grande période de paix qu’ait connu l’Europe sur son sol depuis des siècles, si l’on excepte la guerre des Balkans, précisément entre des peuples qui en était exclus, l’argument de la paix n’est ni négligeable, ni passéiste tellement elle reste fragile, mais force est de constater qu’il a considérablement perdu de sa force évocatrice pour les jeunes générations.

Au plan écologique, l’Europe a été et reste le moteur principal de la production législative protectrice de l’environnement. Elle a été la première à poser des règles de protection de l’air, de l’eau et de la biodiversité (Natura 2000) et à édicter des normes sanitaires et techniques (notamment de motorisation des véhicules, de traçabilité alimentaire, d’émission de CO2 et de taxation des véhicules à moteur par la Directive Eurovignette, ou encore d’interdiction de polluants chimiques par la Directive REACH) diversement appréciées et mises en œuvre en France.

Au plan social, elle présente probablement le bilan le plus gratifiant dont puisse se prévaloir un tel ensemble de peuples, par les gains considérables de niveau de vie et d’amélioration de la protection sociale qu’elle a apporté aux peuples de l’Est européen, en un temps record grâce aux fonds structurels et aux réformes de leur gouvernance, sans pour autant désarmer la protection sociale des anciens Etats-membres. Ses avancées récentes en matière d’encadrement social du travail détaché et du droit d’établissement préfigurent une montée en puissance de l’Union Européenne en matière de régulations sociales.

Au plan économique, elle a assuré, grâce à la zone euro et à la libre circulation des biens, des services, des travailleurs et des capitaux, une paix monétaire et un niveau de vie que la plupart de ses Etats-membres n’auraient pu garantir à leurs peuples face aux bouleversements de la mondialisation, et sa banque centrale a joué un rôle déterminant dans l’amortissement des crises de 2008 et de 2020. Mais elle n’a pu éviter un creusement des inégalités et des divergences économiques entre Etats-membres qui constituent une menace pour la pérennité de sa construction, même si les crises en question l’ont conduite à sécuriser son environnement financier et bancaire et à initier une mutualisation des dettes souveraines.

Pour autant, l’Europe est aujourd’hui confrontée à de nouvelles menaces et à de nouveaux défis qui nécessitent une réorientation vigoureuse de sa construction.

Malgré l’élection au suffrage universel de son Parlement à compter de 1979, qui dispose d’une plus grande autonomie politique que le Parlement français dans ses domaines de compétences législatives, elle est en proie à une défiance des peuples européens, à des résurgences nationalistes et à des tentations de défaisance illustrées par le Brexit. Elle reste un nain politique dans un monde de menaces impérialistes voisines, de pressions agressives et notoirement anti-européennes de la part de la Russie, des USA et de la Turquie, d’émergence de risques djihadistes et migratoires, et de défaisance multilatérale.

Ses institutions qui constituent un modèle sui generis singulier et sans équivalent historique et géographique, hybrident une dimension intergouvernementale affirmée et un fédéralisme législatif encadré, qui ne lui confèrent pas la nature et la marge de manœuvre d’un Etat de plein exercice et restent entravées par des résistances nationales.

Jacques Delors a trouvé les mots pour définir cette chimère institutionnelle en la qualifiant de « fédération d’Etats-nations », puisque ses législations, placées sous la protection d’une Cour de Justice indépendante, sont de nature fédérale et s’imposent aux Etats, mais que ses Etats sont partie prenantes du corps législatif européen à travers le Conseil Européen et que, par ailleurs, le Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement détermine le programme de travail de la Commission, instaurant une sorte de double exécutif, intergouvernemental et communautaire.

De fait les difficultés récurrentes qu’a pu connaitre la construction européenne tiennent à l’extrême difficulté à dégager des consensus ou simplement des compromis entre gouvernements.

L’Europe souffre moins de sa bureaucratie que de l’omniprésence du fait national en son sein, comme l’a montré la gestion chaotique et intransigeante de la crise grecque par l’Allemagne, aujourd’hui dépassée par l’accord Macron-Merkel du 18 Mai 2020 et celui, historique, du Conseil des Chefs d’Etat du 21 juillet, sur la mutualisation des dettes consécutive à la crise de la COVID-19.

Longtemps, l’élargissement a été tenu pour responsable de ces blocages, de nombreux experts proposant d’y remédier par une Europe des cercles à deux vitesses entre anciens et nouveaux Etats-membres.

Pourtant, force est de constater que l’élargissement, contrairement à une idée largement répandue à l’Ouest, et malgré les dérives illibérales de la Pologne et de la Hongrie, n’a pas posé de problèmes politiques insurmontables, les principales crises qu’a connues l’UE ces dernières années ayant été le fait des anciens Etats-membres, qu’il s’agisse du rejet des Traités de Maastricht et du Traité Constitutionnel européen, de la reconnaissance unilatérale par l’Allemagne de l’indépendance croate et slovène, de la gestion de la crise grecque, ou plus récemment de la crise catalane ou du Brexit qui n’ont pas pour autant entamé la solidarité politique des nouveaux entrants.

Plus que jamais, face à la mondialisation et à ses menaces économiques et sociales, étatiques et oligopolistiques, mais aussi aux nouveaux risques politiques et sécuritaires qui se font jour, l’Europe constitue le niveau de réponse et de protection approprié.

Face à la crise climatique qui fait fi des frontières, elle constitue un niveau d’action privilégié, incomparablement supérieur à celui des Etats, pour opérer la transition énergétique et le verdissement de notre modèle économique avec des possibilités de peser sur la moralisation du commerce mondial, la diffusion et l’imposition de normes de responsabilité sociale et environnementale.

Pour Territoires de Progrès, la mondialisation, les dangers climatiques, les menaces militaires à nos portes, terroristes sur nos sols, l’agressivité de la Russie et des USA contre l’Europe et le modèle démocratique qu’elle véhicule, l’expansionnisme turc dans la Méditerranée, le repli isolationniste américain, mais aussi l’apparition de firmes géantes plus puissantes que des Etats, confrontent les Européens au choix d’accélérer la construction européenne ou de subir des déclins nationaux.

Nous pensons que la poursuite et l’approfondissement de la construction européenne constituent, avec la transition écologique, l’une des grandes responsabilités politiques de notre génération, dont nous sommes débiteurs devant les générations futures.

Chapitre 6, avant-propos | La « Pax europeana » : un engagement d’identité et d’indépendance

Chapitre 6 | 6.1  En finir avec les ambiguïtés européennes de la France

Chapitre 6 | 6.3  Développer une « Europe à options » dans le cadre des Traités actuels

Chapitre 6 | 6.4  Aller vers les solidarités budgétaires et fiscales

Chapitre 6 | 6.5  D’une Europe des appels d’offres à une Europe des choix industriels

Chapitre 6 | 6.6  Vers une Europe des convergences sociales

Chapitre 6 | 6.7 Investir dans la jeunesse européenne

Chapitre 6 | 6.8  Une Europe qui protège dans un monde dangereux

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