Il y a eu d’abord la manière, si différente des deux mandats précédents et qui irrite tant la presse : une vague interview dans la presse quotidienne régionale annonçant un changement de cap, et dont la portée symbolique s’éclaire a posteriori, puis un black-out vaticanesque jusqu’à l’annonce du nouveau Premier ministre.

Entre-temps, gorges profondes, faux importants et experts éthérés ont animé le suspense de leurs fantasmagories : Philippe sur le départ ? Oui ! Plutôt Le Drian en piste… ou bien Parly, une femme de gauche ?… Et finalement non ! Pourquoi pas Philippe 2 ?

Dans notre monde d’hypertransparence, l’Elysée, c’est un exploit, arrive à tenir un secret et à ménager un effet de surprise ! La nomination de Jean Castex à Matignon a échappé à tous les radars et fait son office de coup de maître sur l’échiquier politique du moment.

D’abord, il n’allait pas de soi que le Président se sépare d’un Premier ministre qui a su gagner dans les pires épreuves l’estime des Français, au point d’être entré à Matignon par la porte des « collaborateurs » et d’en sortir par le porche des hommes d’Etat.

« La signification politique de la nomination de Jean Castex est apparue aux Français aux premières intonations, fleuries d’un authentique accent catalan, de sa prise de fonction »

« Disruptions ». Le casting Castex était d’autant plus improbable qu’il n’a ni expérience parlementaire ni antécédents ministériels, ne sort pas du parti majoritaire à l’Assemblée et devra abandonner à son prédécesseur, investi de la tâche de restructurer la majorité, toute perspective d’en assurer le leadership politique.

Au passage, LREM et sa direction sont relégués au rôle inhabituel dans une telle séquence, de quantité négligeable. Cette configuration n’est pas la moindre des « disruptions » avec l’esprit des institutions de la Ve République.

Pour autant, Jean Castex n’est pas un pigeon de l’année, mais un spécimen somme toute classique de l’élite de nos hauts fonctionnaires, au parcours étrangement similaire à celui d’Emmanuel Macron. Il ne constitue pas non plus un gage de rééquilibrage des pouvoirs entre l’Elysée et Matignon, mais au contraire la confirmation d’une hyperprésidence exposée à toutes les avanies de la période.

La signification politique de la nomination de Jean Castex est ailleurs. Elle est apparue aux Français aux premières intonations, fleuries d’un authentique accent catalan, de sa prise de fonction, nous renvoyant à la République provinciale des grands radicaux du Sud-Ouest, les Sarraut, Faure ou Baylet… En le nommant, le Président s’est doté d’un énarque des champs, grand commis de l’Etat, mais surtout maire de Prades et accessoirement cantonnier (comme on disait jadis des conseillers départementaux).

On attendait du Président un rééquilibrage des pouvoirs : on pressent qu’il n’aura pas lieu au sommet de l’Etat, mais que la nomination de Castex augure plutôt d’une nouvelle étape de décentralisation et d’une conversion d’Emmanuel Macron au corps intermédiaires. On attendait un message à l’électorat écologiste des grandes villes, il s’adresse plutôt à la province et à ses territoires ruraux, et ne peut être indifférent aux Gilets Jaunes des origines. Tout se passe comme si Macron faisait son deuil de l’électorat urbain qui vient de lui échapper aux municipales, pour entreprendre une reconquête par la province.

Gilles Savary est ancien député PS de la Gironde et délégué général de Territoires de Progrès. Tribune originale parue dans l’Opinion (6 juillet 2020)

0 réponses

Commentez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *