Avec le plan de relance, l’Etat signe le plus gros chèque de l’histoire : 100 milliards d’euros pour la transition écologique, l’investissement dans notre appareil productif, et pour la cohésion sociale et territoriale. Ce plan sera un succès s’il répond aux attentes des Français.

Ces attentes sont élevées en matière écologique. Le confinement a montré que nous pouvions vivre en consommant moins, que le quasi-arrêt de l’économie faisait reculer les émissions de gaz à effets de serre et qu’il fallait préserver notre planète. France Relance fait donc le pari d’investir dans l’appareil productif en donnant la priorité aux domaines qui feront l’économie et créeront les emplois de demain. La France de 2030 devra être plus verte et plus respectueuse du climat, l’économie et l’écologie devant aller de concert. Consacrer 30 milliards à la transition énergétique, c’est plus que doubler le montant des investissements de l’Etat dans ce domaine.

On entend dire que ce plan ne serait pas un vrai plan de relance, car, en privilégiant l’offre, il s’inscrit dans le long terme, alors que c’est maintenant que l’économie a besoin d’être soutenue. Il négligerait aussi les salariés au profit des entreprises. C’est oublier que ce plan s’inscrit dans une politique plus globale. Il complète les autres mesures prises par le gouvernement, notamment la prise en charge par l’Etat de 84 % des salaires nets des personnes en chômage partiel. Cela représente une injection de 30 milliards dans l’économie au bénéfice des salariés et constitue une politique clairement « keynésienne » de soutien de la demande.

S’y ajoutent les mesures en faveur des jeunes. Ce sont déjà 700.000 jeunes de moins de 25 ans qui se retrouvent sans activité ! Le plan prévoit des aides qui permettent aux employeurs d’embaucher ceux que certains nomment déjà la « génération Covid ». France Relance offre des mesures d’aide à l’apprentissage (2,7 milliards) et à l’embauche des jeunes (1,1 milliard) ; il cible surtout les catégories de population qui s’intègrent le moins facilement sur le marché du travail ou qui sont les plus fragiles : 1,3 milliard pour l’accompagnement renforcé et personnalisé des jeunes vers l’emploi, ce qui permet de proposer 300.000 parcours d’accompagnement et d’insertion sur mesure.

Malheureusement, certaines entreprises abusent des dispositifs. La ministre du Travail a déjà mis en garde celles qui abusent du chômage partiel ou des accords de performance collective. Ce type d’accord peut parfois masquer un chantage au maintien à l’emploi en « contrepartie » d’une baisse des salaires et faciliter les licenciements à moindre coût : celles et ceux qui n’acceptent pas la ou les modifications de leur contrat de travail perdent leur emploi.

Pour que les Français adhèrent au plan de relance, il est nécessaire d’introduire un minimum de contrôle et de conditionnement des aides aux entreprises. Bruno Le Maire avait exigé que, pour bénéficier des prêts garantis par l’Etat, les entreprises ne versent pas de dividendes à leurs actionnaires et aient leur siège social en France. Faut-il alors demander aux entreprises des contreparties à la baisse des impôts de production ? Evitons les décisions venues d’en haut. Faisons confiance aux partenaires sociaux sur le terrain. Il pourrait être prévu un avis conforme du comité social et économique sur l’utilisation des aides versées aux entreprises.

La relance française avance, mais ne réussira que si on adopte la bonne méthode, celle de la concertation avec les territoires et les partenaires sociaux. Pour réussir, le plan de relance doit redonner confiance aux acteurs économiques et sociaux, aux entreprises, aux salariés, aux investisseurs, aux consommateurs.

Par Aude de Castet, Dominique Villemot et Jacky Bontems, membres du Comité Exécutif TdP et du think tank Démocratie Vivante.

Tribune originale dans “Les Echos”, 19 octobre 2020

 

“Tuer un enseignant, c’est attaquer l’école et assassiner la République ! C’est l’objectif assumé de l’islamisme qui, par la décapitation de Samuel Paty, professeur d’histoire-gé , est monté d’un cran dans l’horreur. C’est de la barbarie à l’état pur.

Une grande voix de la littérature algérienne, Boualem Sansal, auteur du livre “2084. La fin du monde” dénonce inlassablement l’aveuglement des gouvernants occidentaux face à la montée de l’islamisme et la cible privilégiée que représente la France quant à la volonté de conquête de cet islam dévoyé. Et cette terrible actualité plaide pour lui.

C’est encore ce même grand écrivain francophone qui alerte dans de nombreuses interviews de la situation de quartiers entiers en France échappant aux lois de la République. L’islamisme y règne en maître et véhicule ses règles, du fait de la démission ou du clientélisme de certains élus locaux. Dans ce contexte, la France une et indivisible se fissure sous nos yeux face aux coups de boutoir des anti-républicains et des idéologues radicaux qui veulent la voir se fracturer, s’effondrer.

Ce que l’islamisme veut détruire en France, comme dans le monde, c’est ce que l’humanité a construit patiemment depuis des siècles : le libre examen, la libre expression, l’esprit critique, l’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté de conscience que garantit la laïcité. C’est cet héritage que l’école et les enseignants transmettent aux jeunes dont ils ont la charge au nom de la République.

C’est pourquoi les enseignants sont en première ligne dans la guerre contre l’islamisme. Sans doute aurions-nous pu en prendre conscience plus tôt et les protéger au lieu de “mettre sous le tapis” les alertes que les chefs d’établissement font remonter à une hiérarchie trop souvent sourde au désarroi des professeurs laissés à eux-mêmes face à des situations de plus en plus difficiles.

L’hésitation de l’État à sanctionner les parents connus pour leur engagement islamiste, voulant imposer le voile au collège de Creil en 1989, a été le début du renoncement. Déjà, les islamistes testaient la résistance de la République à affirmer ses valeurs.

Trente ans après, ayons le courage d’affronter un ennemi qu’il faut nommer sans ambiguïté : l’islamisme qui n’a rien à voir avec une religion mais qui est un projet politique dont le but est la destruction de la démocratie. C’est par l’école que la République s’est construite, c’est par l’école qu’elle se défendra et qu’elle vivra en revendiquant son message d’universalisme.

Encore faut-il donner à ceux qui la servent les moyens d’accomplir leur mission. La formation des enseignants n’aborde qu’occasionnellement les problèmes qu’ils rencontreront dans leur classe. Quand aborde t-on réellement la réalité du métier dans les instituts de formation ? Quand forme t-on les jeunes enseignants à la laïcité et à la manière de la faire vivre dans des classes de plus en plus difficiles ?

C’est une vraie formation professionnelle qui permettra aux enseignants de résister aux pressions extérieures. L’école doit rester l’espace sacré où le jeune acquiert les connaissances, les compétences et la culture qui lui donneront l’esprit critique nécessaire pour l’éloigner du fanatisme.

Mais l’école ne pourra rien si la société elle-même montre des signes de renoncement et d’affaiblissement. Le pire ennemi du pacte républicain est sans doute la complaisance que les islamistes ont su utiliser pour avancer dans leur projet mortifère. Tariq Ramadan et d’autres prédicateurs radicaux ont été trop souvent les bienvenus dans des colloques.

Sous prétexte de lutter légitimement contre les discriminations, certains milieux ont vu dans le message islamiste souvent masqué une nouvelle lutte des classes. Tariq Ramadan et d’autres prédicateurs radicaux ont été trop souvent les bienvenus dans des colloques où le message des Frères musulmans était écouté avec bienveillance. Cette complaisance ne peut plus être tolérée. Ce n’est pas de complaisance dont les enfants de milieux défavorisés, souvent issus de l’immigration ont besoin, mais d’égalité réelle devant l’exigence, l’excellence et la réussite.

Aujourd’hui, l’émotion réunit l’ensemble de la Nation. Qu’en sera-t-il demain ?

Lors de deux discours courageux au Panthéon et aux Mureaux, le président de la République a rappelé les principes qui fondent le pacte républicain et proposé des dispositions qui doivent rapidement se concrétiser dans une loi.

Un tel texte sur la laïcité ne peut être compris par nos concitoyens que s’il est porté par l’ensemble des républicains de gauche comme de droite. C’est ce dépassement des clivages partisans qui redonnera sa force à la laïcité  sa place à l’école et les moyens à la République de combattre l’ennemi islamiste.”

Par Najwa El Haïté, déléguée nationale adjointe et Yves Durand, président du Conseil national TdP

Tribune originale parue dans “Marianne”, 18 octobre 2020

Au moment où la liberté est mise en danger par des terroristes fanatiques, il faut nommer l’indésirable sur notre sol : l’islam radical. Après des années de déni, voire de complaisance électoraliste, le président de la République a pris le parti du courage, de la clarté et de la responsabilité en désignant l’ennemi. La France républicaine ne peut pas devenir une mosaïque de communautés, religieuses, ou sociales. Elle veut rester une République de citoyens libres et égaux en droits et en devoirs.

Pour nous, le choix est donc clair : il est celui de la République. La laïcité en est le cœur, garante de notre liberté de conscience et de notre unité nationale. Loi de liberté et d’apaisement, la loi de 1905 séparant les églises et l’État a renvoyé la foi à la sphère privée et exclu les églises du champ politique.

Mais force est de constater aujourd’hui qu’une entreprise politique dévoyant l’Islam voudrait imposer une loi religieuse factieuse en rupture avec nos valeurs laïques, démocratiques, d’égalité entre les hommes et les femmes et de neutralité éducative.

Ce combat pour la laïcité n’aurait jamais dû être abandonné à la droite

Face à cette dangereuse entreprise, la République est en état de légitime défense. Il s’agit aussi de protéger de cette emprise l’immense majorité de nos compatriotes musulmans qui vivent en paix dans la citoyenneté française alors que les islamistes voudraient les séparer de la Nation.

D’ailleurs, ce combat pour la laïcité n’aurait jamais dû être abandonné à la droite et moins encore aux ambiguïtés de l’extrême droite. Aussi, en soutenant l’initiative du président la République, il ne s’agit pas d’imposer des contraintes particulières aux musulmans de France. À cet égard, nous devons veiller à ce que tous les cultes soient mis sur le même plan et que la République tienne ses promesses notamment à l’école, creuset où se construisent, dès le plus jeune âge, l’émancipation et le respect du bien commun. On ne peut donc qu’être inquiet de l’explosion des écoles hors contrat et de la scolarisation à domicile quand elles traduisent la volonté d’extraire les enfants de l’esprit scientifique, de trier dans les connaissances et d’interdire certaines disciplines sous prétexte qu’elles contreviennent au dogme. Une école hors contrat ne peut s’ouvrir sans qu’on ait au préalable contrôlé les compétences des enseignants et des dirigeants, puis s’assurer du respect des programmes et de leur neutralité philosophique et politique.

À cet égard, les mesures envisagées par le président de la République doivent être soutenues et mises en œuvre sans faiblesse, à commencer par la décision historique d’imposer la scolarisation obligatoire dans des structures scolaires à partir de 3 ans.

La République, c’est aussi la liberté de conscience et donc la liberté de culte, pourvu qu’elle ne trouble pas l’ordre public. Les lieux de culte ne peuvent pas être des foyers de remise en cause de la République et des valeurs de notre société démocratique. Le contrat de confiance entre l’État républicain et les cultes doit reposer sur la clarté, la transparence et l’équité notamment pour ce qui concerne les lieux de culte.

L’État serait ainsi en droit de s’assurer que ces bâtiments ne sont pas des lieux de conspiration contre la République. Cette disposition entraînerait d’elle-même un contrôle de la formation et de la nomination des imams de France, tel que l’envisage le président de la République.

Mais une loi ne fait pas tout. Encore faut-il que nos concitoyens de confession musulmane ne se sentent pas exclus de la communauté nationale car il ne peut y avoir de lutte contre le séparatisme politique sans une lutte tout aussi exigeante contre toutes les formes de “séparatisme” : social, territorial, culturel, de cadre de vie, et d’accès à l’emploi. L’égalité des chances est la meilleure arme contre les tentations de séparatisme.

Aussi, après le courageux discours du président de la République, nous souhaitons un débat serein, dans la réaffirmation claire de nos principes républicains. Nous y prendrons toute notre part.

Tribune originale parue dans “Marianne“, 9 oct. 2020

Signataires, membres du Comité exécutif de Territoires de Progrès :
Gilles Savary, délégué général et ancien député PS
Yves Durand, président du conseil national, ancien député PS (59)
Laurent Bonnaterre, délégué national adjoint, maire de Caudebec-lès-Elbeuf
Aude de Castet, déléguée nationale adjointe, conseillère municipale
Muriel Vergès Caullet, actuelle conseillère régionale Bourgogne-Franche-Comté
Nawja El Haïté, déléguée nationale adjoint, adjointe au maire (91)
Bernadette Laclais, ancienne députée PS et maire de Chambéry (73)
Felix Meysen, secrétaire général adjoint, collaborateur politique
Jean-Marc Pasquet, haut fonctionnaire
Hélène Roques, déléguée aux questions sociétales et déléguée Paris
Véronique Hamayon, haut fonctionnaire

Les députés signataires, en double appartenance avec Territoires de Progrès :
Eric Alauzet, député (LREM) du Doubs

Christophe Arend, député (LREM) de Moselle
Francis Chouat, député (LREM) de l’Essonne
Françoise Dumas, députée LREM du Gard
Pascale Fontenel-Personne, députée (apparentée MoDEM) de la Sarthe
Alexandre Freschi, député (LREM) de Lot-et-Garonne
Anne-Christine Lang, députée (LREM) de Paris
Michèle Peyron, députée (LREM) de Seine-et-Marne
Sophie Beaudoin-Hubière, députée (LREM) de la Haute-Vienne
Pierre Venteau, député (LREM) de Haute-Vienne
Jean-Michel Mis, député (LREM) de la Loire
Monica Michel, députée (LREM) des Bouches-du-Rhône
Yves Daniel, député (LREM) de Loire-Atlantique
Anne Brugnera, députée (LREM) du Rhône

Cécile Rilhac, députée (LREM) du Val-d’Oise


Il est de bon ton de dire qu’élu par la gauche, Emmanuel Macron aurait ensuite glissé vers la droite, que de ministre d’un gouvernement de gauche de François Hollande, il serait devenu un président de droite. En témoigne, notamment, l’évolution des socialistes qui ont été plusieurs à le soutenir en 2017 et qui le dénoncent aujourd’hui de manière quasi unanime comme un libéral, ce qui veut dire, dans la terminologie politique française de gauche, un homme de droite. Son électorat aurait aussi mué, les électeurs socialistes de 2017 ayant été remplacés par des électeurs de droite.

Un sondage IFOP, paru dans le numéro du Journal du dimanche (JDDdu 6 septembre, confirmerait cette évolution. En effet, sur un axe allant de 0 (extrême gauche) à 10 (extrême droite), Emmanuel Macron est jugé à droite (7 à 10) par 43 % des Français, au centre (4 à 6) par 32 % et à gauche (0 à 3) par 16 % d’entre eux. Ce sondage confirmerait donc le glissement à droite d’Emmanuel Macron dans l’électorat.

Mais l’éclairage le plus important de ce sondage est le positionnement politique des Français eux-mêmes.

Interrogés sur leur propre positionnement, les sondés se positionnent en effet en majorité à droite (33 %) et au centre (36 %) et ne sont que 16 % à se placer à gauche.

Ce chiffre de 16 % est extrêmement bas. Très peu de Français se disent donc de gauche et très peu positionnent Emmanuel Macron à gauche. La relation entre ces deux affirmations est évidente. Certes les 16 % de Français qui se positionnent à gauche et les 16 % qui placent Emmanuel Macron à gauche ne sont probablement pas les mêmes : on peut penser que ce sont les Français les plus à droite qui placent le président à gauche et que ceux qui se positionnent à gauche le placent à droite.

Ce score de 16 % confirme que la gauche n’a pratiquement aucune chance d’être présente au second tour de l’élection présidentielle de 2022. Mais comment expliquer la faiblesse de ce score ? Tout simplement par le discours tenu par une bonne partie de la gauche, à savoir que François Hollande n’a pas mené une politique de gauche mais une politique de droite, et qu’il en est de même d’Emmanuel Macron.

Et Lionel Jospin va dans le même sens quand il dénonce la dérive libérale de François Hollande et voit en Emmanuel Macron un néolibéral, ou quand il va jusqu’à voir en Jean-Luc Mélenchon un possible candidat d’union de la gauche. Ce dernier a d’ailleurs immédiatement rappelé son respect pour Lionel Jospin.

En prétendant être la seule vraie gauche, La France insoumise et les ex-frondeurs du PS ont conduit la majorité des anciens électeurs socialistes à ne plus se définir comme de gauche mais comme du centre et à se reconnaître dans des ministres issus de la gauche, comme Jean-Yves Le Drian, Annick Girardin ou Olivier Dussopt. Finalement, Olivier Faure est réaliste quand il dit que le PS devra s’effacer devant une candidature écologiste ; il a en effet perdu ses électeurs.

Si on revient au sondage de l’IFOP pour Le JDD on constate que la moyenne du positionnement d’Emmanuel Macron par les Français est de 5,9, soit dans la fourchette du centre (4 à 6), mais proche de la droite. Les Français positionnent donc Emmanuel Macron au centre droit, ce qui correspond aussi à leur positionnement moyen.

Positionné au centre droit, aidé par les comportements suicidaires de LR et du PS, Emmanuel Macron attire donc des électeurs du centre gauche social-démocrate comme des électeurs de la droite libérale. Il lui faut tenir sur ce créneau jusqu’à 2022.

Signataires, membres du Comité Exécutif de Territoires de Progrès : Dominique Villemot, avocat, président du club de réflexions Démocratie vivante ; Jacky Bontems, président du groupe des personnalités qualifiées du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et Aude de Castet, élue locale, vice-présidents de Démocratie vivante.

Tribune originale parue dans “Le Monde”, 11 septembre 2020

Il aura fallu que la France se porte au secours du Liban, endeuillé par un accident industriel hors normes, pour que se confirment les tensions géopolitiques à l’œuvre dans cette région du monde. Elle était placée devant un choix cornélien entre l’inaction à l’égard d’une nation amie et un soutien à un gouvernement d’associés claniques, abhorré par son peuple chauffé à blanc par la catastrophe du port de Beyrouth. Le président français a opportunément choisi une autre option, en apportant le soutien de la France aux victimes et à la société civile libanaise.

La Turquie d’Erdogan, à l’affût de toute déstabilisation dans cette zone qu’elle considère désormais comme une chasse gardée néo-ottomane, y a rapidement fait écho en dénonçant une ingérence néocolonialiste, qui a trouvé des responsables politiques français pour apporter de l’eau à son moulin. Il est bien loin le temps où une autre France portait l’idée d’un droit d’ingérence humanitaire ou se solidarisait avec les peuples du printemps arabe.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Erdogan a trouvé dans les événements de Beyrouth l’aubaine de militariser une campagne maritime de sondages pétroliers puissamment escortée, dans des eaux territoriales revendiquées par la Grèce, son ennemie héréditaire. Du coup, les Européens trouvent là, à leurs portes, une occasion de tester leur solidarité défensive et, une fois de plus, l’extrême lenteur de leur construction politique et militaire face aux emballements de l’histoire. Le gouvernement français, très esseulé en matière de défense européenne depuis le Brexit, a rapidement réagi en envoyant sa marine dans les parages, précisant que c’était en accord avec ses partenaires européens. Reste à connaître la limite de cette unanimité européenne gratuite dont la France pour le moment joue seule les voltigeurs aux côtés de l’armée grecque.

Il serait fallacieux de prétendre que l’Union européenne est restée immobile en matière de défense européenne. Elle a constitué, à l’initiative de la France, outre une diplomatie européenne et une coopération structurée permises par le Traité de Lisbonne , un embryon de défense européenne et même la préfiguration avancée d’un quartier général militaire européen avec la création du comité politique de sécurité et du comité militaire de sécurité européenne. Mais on en mesure la fragilité face à l’agressivité conjuguée de la Russie de Poutine et de la Turquie d’Erdogan qui fondent leurs politiques intérieures sur la vieille stratégie de l’incident de frontière et de la revanche de l’histoire.

L’heure n’est plus à « sauter comme un cabri » en implorant une Europe de la défense, mais à réaliser qu’une Europe de nations attachées à leurs souverainetés militaires, à commencer par la France nucléarisée, ne peut guère envisager que d’organiser une coalition militaire robuste entre Etats européens plutôt qu’une illusoire armée européenne. Il ne faut pas souhaiter d’escalade en Méditerranée, mais il serait rassurant que les Européens tirent rapidement les conclusions de l’agressivité ostensible que leur manifeste un « allié » de l’Otan, et accélèrent la construction de leur propre « Otan européenne ». Ils y trouveraient l’agrément de rééquilibrer leur relation de plus en plus équivoque avec les Etats-Unis. Encore faut-il que les Européens les plus exposés aux menaces soient convaincus que nous sommes prêts à mourir pour Varsovie ou Athènes.”

– Gilles Savary, ancien député PS de la Gironde et délégué général de Territoires de Progrès.

Tribune originale parue dans l’Opinion, le 22 août 2020

Que se passe-t-il dans notre pays pour que l’on y observe une telle dégradation du climat et des rapports humains ?

A Bayonne, un chauffeur de bus, père de famille, a été sauvagement assassiné pour avoir simplement fait son travail de rappel à l’obligation de s’acquitter d’un titre de transport. L’arrestation des suspects de cette agression n’a en rien dissuadé sa réplique, sur plusieurs réseaux de transport publics. Ces derniers, jours, la maire de Lille comme le maire EELV de la paisible cité bordelaise en ont appelé au renforcement des effectifs de police face à une escalade alarmante des violences physiques dans leur ville. Le mouvement des Gilets jaunes fera date dans l’histoire des manifestations sociales par son total affranchissement des règles et des codes revendicatifs établis, et surtout par les déchaînements de violences matérielles et verbales qui l’ont accompagné, jusqu’à la mutilation hautement symbolique de la Marianne de l’Arc de Triomphe.

A la mairie de Paris, l’affaire Girard-Coffin constitue le marqueur d’une évolution à l’américaine de l’expression politique. Et si Anne Hidalgo a eu le courage louable de ne rien céder à l’air du temps qui exalte la « cancel culture », c’est-à-dire une ambiance de lynchage et de bannissement public, il s’est trouvé un chef de parti, Julien Bayou, pour la justifier et la théoriser au nom de la supériorité de l’éthique sur le droit. Le parallèle entre des voies de faits sur personnes, que l’on range habituellement dans la rubrique des faits divers, et l’acharnement public à l’encontre d’un élu, coupable de rien d’autre que d’entretenir des relations avec une personnalité sulfureuse, peut paraître cavalier.

Mais va-t-on pousser l’inhumanité à stigmatiser, par amalgame, des visiteurs ou amis de condamnés, de criminels ou de déviants ? S’il est pleinement justifié en démocratie de mener des combats collectifs d’avant-garde, peut-on pour autant exalter la haine publique contre des personnes quand on n’en est pas soi-même victime, et a fortiori quand rien ne les incrimine ? Au nom de quel ordre moral immanent, des lynchages médiatiques deviendraient-ils plus légitimes que des procédures de justice contradictoires, au risque de cautionner une société de règlements de compte permanents ?

N’oublions jamais que les pires totalitarismes ont prospéré sur des justifications morales supérieures. C’est là précisément, dans la dénégation du droit et du pacte républicain, qu’il peut y avoir un rapport entre des règlements de compte au couteau et des règlements de comptes politiques.
On nous explique que ces manifestations de violence constituent l’expression de ceux qui n’ont que l’Internet pour prendre la parole et faire entendre leur voix. Mais est-ce assez pour en justifier les modalités ? Et quelle société irrespirable de délation généralisée, de traque et d’excitation des haines nous promettent-ils, quand la plupart ne se déplacent même plus pour voter ?

Ces évolutions ne constituent pas des progrès, mais des régressions alarmantes que l’on a trop connues à des époques troublées et qui menacent notre art de vivre en société. Une ferme restauration du vivre ensemble républicain et de l’Etat de droit s’impose, sauf à s’exposer à des lendemains qui déchantent.”

Par Gilles Savary, délégué général de Territoires de Progrès

Tribune originale parue dans l’Opinion, 5 août 2020

Quatre millions d’usagers des « colonies » dans les années 1960 contre un peu plus d’un million aujourd’hui. Une décennie nous sépare peut-être de leur quasi-extinction. Paradoxe de notre époque. Un enfant sur trois, dont la moitié est issue du monde ouvrier et agricole, ne part toujours pas en vacances. Comment relancer une dynamique de la « colo » par nature fondée sur le volontariat ? Cette expérience des « jours heureux » empruntée par des générations s’est scellée dans le compromis d’après-guerre, noué par des forces politiques, syndicales et religieuses. Il a été le ciment de séjours pensés par des adultes dans l’intérêt éducatif de l’enfant. La médiatisation d’accidents aidant, les années 1980 ont vu entrer en concurrence d’autres impératifs. Ceux liés à la sécurité et à son cortège de normes. Les conditions structurelles de l’offre ont été bouleversées.

La hausse des coûts a évincé les opérateurs artisanaux et les collectivités. Ces dernières se sont débarrassées de leurs centres, saisonniers et budgétivores. Cette spirale inflationniste a également précipité la concentration des entreprises du secteur, d’autant plus tournées vers les « segments rémunérateurs » que le marché se rétrécit. Depuis vingt ans, il diminue de 30 000 unités par année avec un décrochage plus brutal depuis 2015. Le mouvement de spécialisation vers des publics « à plus forte marge » s’est donc accéléré. La machine à séparer également. Du haut de gamme spécialisé, accessible aux familles aisées, jusqu’aux séjours généralistes, fortement subventionnés.

Un enfer pavé de subventions publiques a facilité ce séparatisme estival. Entre les politiques de la ville et les personnes handicapées, les filles et les garçons, les riches et les pauvres, cette approche par niche a évincé la classe moyenne. Sa progéniture ne joue plus le rôle d’incubateur démocratique. Comment rassembler les acteurs autour de quelques objectifs politiques lisibles comme reconstruire du commun ? D’abord, en concentrant les ressources publiques sur l’appui au montage de projets. En suivant le chemin déjà éprouvé avec succès par un certain nombre d’entre eux. En tenant compte des nouvelles attentes familiales, soucieuses de l’ancrage territorial, d’une direction d’équipe ou de la présence d’un référent sanitaire. Autant d’atouts face aux logiques plus hôtelières. Cela suppose le renforcement et la professionnalisation d’une filière de l’animation en lien avec les activités des collectivités toute l’année (centres communaux d’action sociale, périscolaire…). Loin des destinations les plus prisées et les plus coûteuses, pourquoi ne pas les aider à rénover 1 000 lieux dans nos territoires pour ancrer durablement dans de nouveaux séjours un demi-million d’enfants supplémentaires ?

Ceux-ci seront d’autant moins isolés dans le groupe qu’ils viendront eux-mêmes avec une sœur, un voisin. Sans nécessairement le ticket d’entrée du comité d’entreprise. En proposant également des formules à faible coût sur le modèle du scoutisme qui passe mieux l’épreuve de la crise. Le prix toutefois n’explique pas tout.

La clé essentielle, c’est rompre avec le modèle de la colo d’antan. Celle d’aujourd’hui ne peut se résumer à un guichet ouvert sur une jungle d’opportunités. Faire société, c’est apporter sa pierre à un projet sur un séjour, au-delà de la participation à des activités. Réaliser une pièce de théâtre, découvrir un sport, bricoler, faire aboutir un projet solidaire : des opérateurs produisent de telles offres avec succès. Au stage qui enferme l’expérimenté et isole le néophyte, les pouvoirs publics doivent privilégier l’appui aux séjours de la découverte progressive et ludique. Ceux qui actionnent les qualités cognitives moins marquées socialement ou sexuellement. À l’heure de l’effondrement des temps de relations sociales des adolescents, pourquoi ne pas créditer chaque enfant d’un « compte colo » individuel ?

Par Jean-Marc Pasquet, président du think tank Novo Ideo et membre du Comité Exécutif de “Territoires de Progrès”.

Tribune originale publiée dans “La Croix”.

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Territoires de Progrès défend la social-démocratie et l’Europe à Paris.

La crise du Covid-19 nous plonge dans une introspection quant au sens et à la redéfinition de notre modèle de société et de l’engagement collectif. Elle nous a appris :

> Que la politique de santé publique doit sortir de sa logique purement comptable.

> Que les professions les plus essentielles à notre vie collective sont paradoxalement les moins bien payées.

> Qu’il est risqué de dépendre de l’étranger pour des secteurs aussi stratégiques que les médicaments, les réactifs chimiques et autres matériels.

> Qu’il est possible de diminuer très rapidement les facteurs de pollution et de destruction de la biodiversité.

Heureusement, cette crise a mis en valeur les vertus civiques et humaines des Français, celles des soignants totalement engagés au risque de leur propre santé, mais aussi de tous les citoyens dits de la deuxième ligne qui ont fait tourner le pays, sans lesquels notre vie quotidienne aurait été un enfer.

Enfin, quels que soient les manques qui sont apparus en termes de préparation et de prévention, nos gouvernants ont fait preuve d’une rapidité de prise des décisions faisant face à une situation d’une complexité hors norme.

Mais de quoi demain sera fait ? Nous souscrivons pleinement à l’injonction du Président de la République sur la nécessaire cohésion nationale, et à celle du Premier Ministre qui rappelait devant la représentation nationale « l’objectif de compter sur le civisme de chacun »

C’est donc bien l’implication de la société qu’il faut repenser de fond en comble. Les récentes crises sociales le montrent, ainsi que les attentes répétées des citoyens vis-à-vis de l’urgence climatique, une nouvelle relation au travail demandée par une jeunesse en quête de sens plutôt que de carrières verticales. Car si l’engagement autour des idées reste fort, il revêt des formes variées, prend corps aussi bien dans des entreprises que dans des associations, et suscite de nouvelles relations aux autres. Les responsables politiques ne peuvent plus être en décalage avec les désirs d’engagement des citoyens. Il leur appartient de créer une offre, plus mobilisatrice pour l’engagement.

Cela commence par la clarté sur le projet de société et la vision de long terme proposés, et sur la méthode pour parvenir à les défendre.

La reconstruction ne pourra pas se bâtir sans un nouveau contrat social reposant sur la triade “État-Partenaires sociaux et Territoires” capable de faire émerger des consensus et des compromis lorsqu’ils sont nécessaires. Elle implique de rompre avec la culture de la confrontation. Alors comme certains de nos voisins européens, les responsables publics pourront tirer profit des réseaux sociaux, des technologies, de l’intelligence artificielle, plutôt que les subir ; en somme il s’agit de bénéficier de l’énergie qui foisonne à travers le pays plutôt que se battre contre elle.

La crise fait émerger trois priorités : la justice sociale, la solidarité et l’environnement, auxquels il faut ajouter la renaissance d’une Europe unie et forte.

La Justice sociale s’adresse d’abord à la correction des inégalités qu’il faut prévenir plutôt que guérir. Elle repose sur l’impératif d’assurer l’éducation dès l’âge de trois ans, de fournir des efforts en faveur de la formation continue. Elle suppose de prendre à bras le corps la question de l’inégalité entre les hommes et les femmes, terriblement remise à l’ordre du jour par les semaines de confinement. 

La solidarité que nous devons assurer est d’abord inter-générationnelle. Elle concerne les professions les plus vulnérables, comme les agriculteurs, les artisans, les petits commerçants.

Un environnement restauré où l’humain apprend à respecter la terre, son seul vrai patrimoine. La crise sanitaire nous a montré combien vivre dans des villes presque sans pollution pouvait être réalisable. Mais la bataille pour le climat doit avancer avec nos partenaires européens.

Dans l’immédiat pour éviter d’amplifier la catastrophe sociale provoquée par la pandémie, nous devrons donner la priorité aux mesures destinées à la relance de l’économie, dans le strict respect de la sécurité sanitaire des salariés. L’effort demandé devra être partagé par l’ensemble des acteurs qui contribuent à la production.

Mais demain, tous ces programmes de justice sociale, de solidarité, de préservation de l’environnement devront être financés, et nous ne disposons pas de beaucoup de marge de manœuvre s’agissant du recours à l’impôt. Pour un certain temps encore, l’environnement économique mondial nous permet d’avoir recours à l’endettement. Plus tard, il faudra se pencher sur de nouvelles réformes fiscales et un examen critique des dépenses.

Surtout, pour reconstruire nous devons changer d’état d’esprit. Nous sommes à l’heure de choisir entre la défiance, la complaisance dans l’envie permanente d’en découdre, empêchant ainsi tout changement de modèle de société, ou la recherche du consensus et du compromis, moins vendeur sur les réseaux sociaux, pour se donner une chance de construire enfin un modèle social plus juste.

C’est pourquoi nous appelons les forces vives ouvertes, constructives, qui partagent nos ambitions de renouveau social, à se réunir dès maintenant, et à faire entendre leurs voix, à Paris, comme dans tous les territoires de France et d’Europe pour bâtir les havres de paix où nos enfants pourront s’épanouir. 

Par Hélène Roques, Déléguée “Territoires de Progrès” Paris, Alex Menu (1,2,3,4è), Okba Merabet (5è), Daphné Joseph-Gabriel (6è), Samuel Teichman (7è), Maxime Baduel (12è), Benjamin Igranaissi (13è), Claire Blettery (14è), Olga Trostiansky (15è), Arnaud de Gontaut Biron (16è), Lea Nedweed (16è), Julien Vieira (10è), Jean-Marc Pasquet (11è), Adrien Lavayssière (19è), Béatrice Faillès (18è), Aurelia Caruso (19è), Florence de Massol (20è), Deniz Boy (20è), Mohamad Gassama (20è).

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Jacky Bontems et Aude de Castet, vice-présidents de Démocratie Vivante, think tank de gauche pro-Macron, et co-délégués aux Relations institutionnelles (entreprises et syndicats) de Territoires de Progrès, signent une tribune qui appelle le président à revoir la question du travail dans son intégralité, et pas seulement les sujets liés à la sécurité des salariés.

« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde », constatait déjà Michel Serres, à la sortie de sa Petite Poucette en mars 2012. Que nous dirait cet immense philosophe aujourd’hui s’il n’était parti quelques mois avant la propagation du virus ? Les transformations climatiques, technologiques, économiques qui s’opèrent depuis les trente dernières années étaient déjà profondes, certaines irréversibles. La crise du Covid-19 a tout accéléré. Des dérèglements se produiront encore et nous subirons d’autres «crises» sanitaire, sociale, financière ou politique…

Mais l’ampleur du phénomène mondial est tel qu’il paraît irréaliste d’imaginer rebrousser chemin. Serait-il d’ailleurs souhaitable de revenir au monde «d’avant»? Tandis que la France se déconfine, et que l’Europe tergiverse dans un monde en pleine mutation, nos concitoyens se demandent si l’on ne risque pas de retourner à nos bonnes vieilles habitudes… en pire ! L’exécutif, les entreprises et les collectivités territoriales nous ont présenté leur modus operandi des jours prochains placés sous le double signe de la «sécurité» et de la «confiance». Mais la confiance se décrète-t-elle ?

Avec le séisme du Covid-19 et ses répercussions pluridimensionnelles, les inégalités se sont accrues proportionnellement au sentiment de peur et d’angoisse. Chacun est devenu un pyromane en puissance allumant toute sorte de polémiques, quitte à exciter le populisme ambiant qui prospère sur fond de crise sociale en devenir. Notre réflexion ne peut donc pas se limiter aux modalités du déconfinement.

Pour les prochaines semaines, la stratégie de déploiement progressive et décentralisée doit s’appuyer sur la responsabilité individuelle et le sens de l’intérêt collectif avec la coopération de tous les acteurs sur la base d’un dialogue social effectif. Jean Castex a défini une feuille de route du déconfinement en lien avec les élus, la société civile organisée et les partenaires sociaux: une première pierre pour l’édification de la co-construction d’un nouveau pacte de confiance républicain social et européen. Mais il nous faut aller plus loin, anticiper le moyen et le long terme. Nous devons à présent adapter nos modes de vie, de travail, de transport, de consommation avec une visée, le temps long et une préoccupation, la cohésion sociale.

Depuis le 11 mai, le Jour 1, on parle souvent de l’inquiétude des parents, des maires et celle des professeurs face à la réouverture des écoles, mais qui mesure à sa juste valeur celle des salariés qui reprennent progressivement le chemin du travail? Dans le meilleur des cas, leur sécurité préoccupe les employeurs, mais ont-ils prévu également la question du décrochage salarial, du temps de travail qui alarment tout au temps les travailleurs?

La période dramatique que nous vivons a révélé des métiers indispensables, essentiels à la société qui étaient jusqu’alors des angles morts de notre attention, des métiers sous valorisés et majoritairement… féminins.

Les salariés qui ont eu la chance (!) de travailler sont-ils moins soucieux? Leur voix sera-t-elle entendue quand certains, proche du burn-out, ont été priés de se taire, corvéables à merci, week-end compris, en télétravail, en visio ou conférence call à la chaîne?

Non, il ne suffit pas de prévoir les questions essentielles de la sécurité individuelle ou celle des postes de travail. Il faudra envisager de prendre à bras le corps les sujets de la dés-intensification du travail, de l’avenir de l’emploi avec son cortège de plans sociaux en perspective, de la revalorisation salariale de certains métiers, et également, de la liberté individuelle face à l’obligation que prônent certaines entreprises d’effectuer des tests sur tous leurs salariés.

Si nous voulons un pacte ambitieux qui embarque les Français, il devra être repensé à l’aune d’une ardente obligation, celle d’accompagner tous nos concitoyens dans les différentes transitions.

Nous applaudissons le gouvernement qui n’accorde pas d’aides aux entreprises dont les sièges sociaux se situent dans des paradis fiscaux. Mais nous l’encourageons aller plus loin en inscrivant à l’ordre du jour des agendas économiques de Bercy la question des contreparties sociales et environnementales attachées aux aides des entreprises. Dans le même sens, des projets longs termes pourraient être favorisés grâce à des fonds qui mêlent des financements mixtes, privés/publics. Le rôle de l’État doit devenir plus prégnant dans des industries de santé publique en actionnant le dispositif «golden share» permettant de relocaliser des activités d’entreprises stratégiques pour notre pays, comme pour Sanofi Aventis avec l’objectif d’en faire un Airbus européen de la santé.

Si nous voulons un pacte ambitieux qui embarque les Français, il devra être repensé à l’aune d’une ardente obligation, celle d’accompagner tous nos concitoyens dans les différentes transitions: professionnelle, numérique, énergétique et climatique, avec le souci de ne laisser personne au bord de la route et surtout pas les plus précaires, les familles monoparentales. Autre sujet primordial à mettre à l’agenda des prochaines semaines, la place de nos aînés dans une société de la longévité. Il faudra certainement promouvoir des dispositifs reposant sur la solidarité intergénérationnelle notamment, dans l’habitat. Les débats sur la dignité humaine dans les Ehpad -ou la possibilité de rester chez soi accompagné- se sont brutalement arrêtés avec la crise sanitaire révélant au passage la dureté des métiers d’accompagnant à domicile ou dans ces établissements qui appellent à présent à obtenir du «temps humain».

Parce qu’un pacte de confiance constitue la garantie d’une société véritablement résiliente et solidaire, il est nécessaire de réunir dès à présent les acteurs du changement représentant les forces vives du Pays lors d’une grande convention nationale permettant de définir le tracé des différents chantiers qui devront être portés par un Haut-Commissariat quadripartite État/Patronat/Syndicats/Régions. Cet organisme de liaison exceptionnel devra être la courroie de transmission directe entre l’exécutif et le niveau régional permettant d’éviter l’actuel mille-feuille administratif pour un maximum d’efficacité. La confiance ne se décrète pas, elle se co-construit.»

Par Aude de Castet et Jacky Bontems – Tribune initialement parue dans Le Figaro du 25 mai 2019

J’ai beaucoup d’admiration pour le monde allemand du droit. Cela vient certainement d’un long compagnonnage avec des amis juristes rencontrés au temps des études au Collège d’Europe, puis d’une vie professionnelle qui m’a conduit vers les entreprises allemandes. J’aime l’idée de la primauté du droit et du rôle du juge dans la société. C’est un élément important de la culture allemande, un peu moins de la culture française. Ce regard sur la place du droit en Allemagne me conduit à rejeter la caricature apparue ici ou là selon laquelle l’arrêt de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe du 5 mai sur le programme d’achat de dettes de la BCE serait la manifestation d’un nationalisme étriqué, orchestré par des juges militants. Il n’en est rien. Cet arrêt est le dernier épisode d’une longue bataille opposant depuis des décennies la Cour de Karlsruhe et la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) sur le rapport au droit de la décision publique dans le cadre européen.

Les juges constitutionnels allemands sont profondément pénétrés de leur mission et ce depuis la création de la République fédérale en 1949. Il faut se souvenir d’où venait alors l’Allemagne. La République de Weimar, toute démocratique qu’elle était, n’était pas parvenue à empêcher l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler et l’horreur des années d’après. Ce traumatisme a conduit les pères de la Loi fondamentale de 1949 à prévoir la création d’une Cour constitutionnelle puissante, garante de la constitutionnalité des lois et du respect des droits fondamentaux, dont les 16 juges sont élus à la majorité des 2/3 par le Bundestag pour la moitié d’entre eux et à la même majorité des 2/3 par le Bundesrat pour l’autre moitié. Ce sont des juges reconnus, dont la qualité et la rigueur des jugements font largement référence. Plus de 70 ans après 1949, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe est l’institution la plus respectée de la République fédérale d’Allemagne.

Rappeler cela est important pour comprendre ou pour tenter de le faire. Je l’écris d’autant plus librement que je ne partage pas le raisonnement et la décision de la Cour constitutionnelle sur le programme d’achat de dettes de la BCE. Les juges de Karlsruhe ont estimé que la BCE n’avait pas justifié en quoi sa politique de rachat était proportionnée aux vents contraires qui soufflaient en 2015 sur la zone Euro. La Cour constitutionnelle avait pourtant préalablement interrogé la CJUE dans le cadre d’un renvoi préjudiciel et il lui revenait conformément au droit européen de prendre acte de l’arrêt de cette dernière. C’est ce qu’elle n’a pas fait, l’estimant même « incompréhensible ». La Cour a donné 3 mois à la BCE pour s’expliquer. Si les explications attendues n’étaient pas jugées convaincantes, elle ordonnerait à la Bundesbank de ne plus acheter d’obligations publiques allemandes pour le compte de la BCE et de vendre celles qu’elle possède.

L’arrêt de la Cour constitutionnelle est redoutable car il heurte de front deux principes : l’indépendance de la BCE (pourtant ardemment défendue par l’Allemagne lors de la négociation du Traité de Maastricht) et la prééminence de la CJUE dans l’ordre juridique de l’Union, garantie d’une application uniforme du droit européen dans l’ensemble des Etats membres. L’indépendance de la BCE est inscrite dans le Traité. Quant au rôle de la CJUE, il ne saurait être contesté car le risque serait alors de voir s’écrouler l’architecture institutionnelle de l’Union et la primauté du droit européen. Pour dire les choses directement, s’en serait fait de l’Union européenne. Cela réjouirait les adversaires de l’Europe, plus encore lorsqu’ils sont aux responsabilités comme c’est le cas en Hongrie et en Pologne, jouant la confrontation avec l’Union. C’est d’ailleurs à Varsovie et à Budapest que l’on a applaudi le plus bruyamment l’arrêt de la Cour de Karlsruhe, pas en Allemagne où l’embarras était manifeste.

C’est dans le dialogue des cours et en particulier des cours suprêmes ou constitutionnelles avec la CJUE que se trouve la solution, pas dans le conflit. Rien n’oblige à exécuter l’arrêt de la Cour de Karlsruhe et la Commission européenne a raison de ne pas exclure une procédure d’infraction contre l’Allemagne. Reste qu’au-delà de la controverse juridique, les conséquences politiques de l’arrêt du 5 mai sont potentiellement redoutables, surtout en cette période qui voit la BCE prendre – à raison – comme la Fed ou la Banque du Japon des initiatives hardies pour tenter de sauver l’économie. Ce faisant, elle s’écarte aussi de son rôle d’origine et peine parfois à habiller juridiquement ses décisions. La faiblesse est là et il faut en tenir compte. L’Europe est un creuset de cultures juridiques où, d’une tradition à l’autre, l’inventivité et la capacité de pousser les murs au gré des circonstances sont diversement vécues. La culture juridique allemande s’y prête moins bien que d’autres.

Pour cette raison, il faut préserver le lien avec la Cour constitutionnelle de Karlsruhe et se garder d’appréciations péremptoires ou définitives. C’est dans l’intérêt des institutions européennes. Quant au gouvernement allemand, il lui faut prendre la mesure de ses responsabilités européennes, en particulier en termes de solidarité. Sans doute n’est-ce pas totalement une coïncidence si, deux semaines après l’arrêt de la Cour constitutionnelle, la Chancelière Angela Merkel, en lien avec le Président Emmanuel Macron, a proposé la création de l’instrument de dette européenne qu’elle refusait jusqu’alors, glissant de la seule dimension monétaire au saut budgétaire si longtemps espéré. Il faut saluer cette proposition et espérer qu’elle puisse recueillir le soutien du Conseil européen. La morale de l’histoire, de celle-ci comme de l’histoire plus longue, c’est que l’Allemagne a besoin de l’Europe. Et que l’Europe a besoin de l’Allemagne. Des juges allemands nous l’ont rappelé.

Par Pierre-Yves Le Borgn’, membre du Comité politique de “Territoires de Progrès”, ancien député PS des Français de l’étranger (Allemagne/Europe centrale) sur son blog