Quatre millions d’usagers des « colonies » dans les années 1960 contre un peu plus d’un million aujourd’hui. Une décennie nous sépare peut-être de leur quasi-extinction. Paradoxe de notre époque. Un enfant sur trois, dont la moitié est issue du monde ouvrier et agricole, ne part toujours pas en vacances. Comment relancer une dynamique de la « colo » par nature fondée sur le volontariat ? Cette expérience des « jours heureux » empruntée par des générations s’est scellée dans le compromis d’après-guerre, noué par des forces politiques, syndicales et religieuses. Il a été le ciment de séjours pensés par des adultes dans l’intérêt éducatif de l’enfant. La médiatisation d’accidents aidant, les années 1980 ont vu entrer en concurrence d’autres impératifs. Ceux liés à la sécurité et à son cortège de normes. Les conditions structurelles de l’offre ont été bouleversées.

La hausse des coûts a évincé les opérateurs artisanaux et les collectivités. Ces dernières se sont débarrassées de leurs centres, saisonniers et budgétivores. Cette spirale inflationniste a également précipité la concentration des entreprises du secteur, d’autant plus tournées vers les « segments rémunérateurs » que le marché se rétrécit. Depuis vingt ans, il diminue de 30 000 unités par année avec un décrochage plus brutal depuis 2015. Le mouvement de spécialisation vers des publics « à plus forte marge » s’est donc accéléré. La machine à séparer également. Du haut de gamme spécialisé, accessible aux familles aisées, jusqu’aux séjours généralistes, fortement subventionnés.

Un enfer pavé de subventions publiques a facilité ce séparatisme estival. Entre les politiques de la ville et les personnes handicapées, les filles et les garçons, les riches et les pauvres, cette approche par niche a évincé la classe moyenne. Sa progéniture ne joue plus le rôle d’incubateur démocratique. Comment rassembler les acteurs autour de quelques objectifs politiques lisibles comme reconstruire du commun ? D’abord, en concentrant les ressources publiques sur l’appui au montage de projets. En suivant le chemin déjà éprouvé avec succès par un certain nombre d’entre eux. En tenant compte des nouvelles attentes familiales, soucieuses de l’ancrage territorial, d’une direction d’équipe ou de la présence d’un référent sanitaire. Autant d’atouts face aux logiques plus hôtelières. Cela suppose le renforcement et la professionnalisation d’une filière de l’animation en lien avec les activités des collectivités toute l’année (centres communaux d’action sociale, périscolaire…). Loin des destinations les plus prisées et les plus coûteuses, pourquoi ne pas les aider à rénover 1 000 lieux dans nos territoires pour ancrer durablement dans de nouveaux séjours un demi-million d’enfants supplémentaires ?

Ceux-ci seront d’autant moins isolés dans le groupe qu’ils viendront eux-mêmes avec une sœur, un voisin. Sans nécessairement le ticket d’entrée du comité d’entreprise. En proposant également des formules à faible coût sur le modèle du scoutisme qui passe mieux l’épreuve de la crise. Le prix toutefois n’explique pas tout.

La clé essentielle, c’est rompre avec le modèle de la colo d’antan. Celle d’aujourd’hui ne peut se résumer à un guichet ouvert sur une jungle d’opportunités. Faire société, c’est apporter sa pierre à un projet sur un séjour, au-delà de la participation à des activités. Réaliser une pièce de théâtre, découvrir un sport, bricoler, faire aboutir un projet solidaire : des opérateurs produisent de telles offres avec succès. Au stage qui enferme l’expérimenté et isole le néophyte, les pouvoirs publics doivent privilégier l’appui aux séjours de la découverte progressive et ludique. Ceux qui actionnent les qualités cognitives moins marquées socialement ou sexuellement. À l’heure de l’effondrement des temps de relations sociales des adolescents, pourquoi ne pas créditer chaque enfant d’un « compte colo » individuel ?

Par Jean-Marc Pasquet, président du think tank Novo Ideo et membre du Comité Exécutif de “Territoires de Progrès”.

Tribune originale publiée dans “La Croix”.

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Territoires de Progrès défend la social-démocratie et l’Europe à Paris.

La crise du Covid-19 nous plonge dans une introspection quant au sens et à la redéfinition de notre modèle de société et de l’engagement collectif. Elle nous a appris :

> Que la politique de santé publique doit sortir de sa logique purement comptable.

> Que les professions les plus essentielles à notre vie collective sont paradoxalement les moins bien payées.

> Qu’il est risqué de dépendre de l’étranger pour des secteurs aussi stratégiques que les médicaments, les réactifs chimiques et autres matériels.

> Qu’il est possible de diminuer très rapidement les facteurs de pollution et de destruction de la biodiversité.

Heureusement, cette crise a mis en valeur les vertus civiques et humaines des Français, celles des soignants totalement engagés au risque de leur propre santé, mais aussi de tous les citoyens dits de la deuxième ligne qui ont fait tourner le pays, sans lesquels notre vie quotidienne aurait été un enfer.

Enfin, quels que soient les manques qui sont apparus en termes de préparation et de prévention, nos gouvernants ont fait preuve d’une rapidité de prise des décisions faisant face à une situation d’une complexité hors norme.

Mais de quoi demain sera fait ? Nous souscrivons pleinement à l’injonction du Président de la République sur la nécessaire cohésion nationale, et à celle du Premier Ministre qui rappelait devant la représentation nationale « l’objectif de compter sur le civisme de chacun »

C’est donc bien l’implication de la société qu’il faut repenser de fond en comble. Les récentes crises sociales le montrent, ainsi que les attentes répétées des citoyens vis-à-vis de l’urgence climatique, une nouvelle relation au travail demandée par une jeunesse en quête de sens plutôt que de carrières verticales. Car si l’engagement autour des idées reste fort, il revêt des formes variées, prend corps aussi bien dans des entreprises que dans des associations, et suscite de nouvelles relations aux autres. Les responsables politiques ne peuvent plus être en décalage avec les désirs d’engagement des citoyens. Il leur appartient de créer une offre, plus mobilisatrice pour l’engagement.

Cela commence par la clarté sur le projet de société et la vision de long terme proposés, et sur la méthode pour parvenir à les défendre.

La reconstruction ne pourra pas se bâtir sans un nouveau contrat social reposant sur la triade “État-Partenaires sociaux et Territoires” capable de faire émerger des consensus et des compromis lorsqu’ils sont nécessaires. Elle implique de rompre avec la culture de la confrontation. Alors comme certains de nos voisins européens, les responsables publics pourront tirer profit des réseaux sociaux, des technologies, de l’intelligence artificielle, plutôt que les subir ; en somme il s’agit de bénéficier de l’énergie qui foisonne à travers le pays plutôt que se battre contre elle.

La crise fait émerger trois priorités : la justice sociale, la solidarité et l’environnement, auxquels il faut ajouter la renaissance d’une Europe unie et forte.

La Justice sociale s’adresse d’abord à la correction des inégalités qu’il faut prévenir plutôt que guérir. Elle repose sur l’impératif d’assurer l’éducation dès l’âge de trois ans, de fournir des efforts en faveur de la formation continue. Elle suppose de prendre à bras le corps la question de l’inégalité entre les hommes et les femmes, terriblement remise à l’ordre du jour par les semaines de confinement. 

La solidarité que nous devons assurer est d’abord inter-générationnelle. Elle concerne les professions les plus vulnérables, comme les agriculteurs, les artisans, les petits commerçants.

Un environnement restauré où l’humain apprend à respecter la terre, son seul vrai patrimoine. La crise sanitaire nous a montré combien vivre dans des villes presque sans pollution pouvait être réalisable. Mais la bataille pour le climat doit avancer avec nos partenaires européens.

Dans l’immédiat pour éviter d’amplifier la catastrophe sociale provoquée par la pandémie, nous devrons donner la priorité aux mesures destinées à la relance de l’économie, dans le strict respect de la sécurité sanitaire des salariés. L’effort demandé devra être partagé par l’ensemble des acteurs qui contribuent à la production.

Mais demain, tous ces programmes de justice sociale, de solidarité, de préservation de l’environnement devront être financés, et nous ne disposons pas de beaucoup de marge de manœuvre s’agissant du recours à l’impôt. Pour un certain temps encore, l’environnement économique mondial nous permet d’avoir recours à l’endettement. Plus tard, il faudra se pencher sur de nouvelles réformes fiscales et un examen critique des dépenses.

Surtout, pour reconstruire nous devons changer d’état d’esprit. Nous sommes à l’heure de choisir entre la défiance, la complaisance dans l’envie permanente d’en découdre, empêchant ainsi tout changement de modèle de société, ou la recherche du consensus et du compromis, moins vendeur sur les réseaux sociaux, pour se donner une chance de construire enfin un modèle social plus juste.

C’est pourquoi nous appelons les forces vives ouvertes, constructives, qui partagent nos ambitions de renouveau social, à se réunir dès maintenant, et à faire entendre leurs voix, à Paris, comme dans tous les territoires de France et d’Europe pour bâtir les havres de paix où nos enfants pourront s’épanouir. 

Par Hélène Roques, Déléguée “Territoires de Progrès” Paris, Alex Menu (1,2,3,4è), Okba Merabet (5è), Daphné Joseph-Gabriel (6è), Samuel Teichman (7è), Maxime Baduel (12è), Benjamin Igranaissi (13è), Claire Blettery (14è), Olga Trostiansky (15è), Arnaud de Gontaut Biron (16è), Lea Nedweed (16è), Julien Vieira (10è), Jean-Marc Pasquet (11è), Adrien Lavayssière (19è), Béatrice Faillès (18è), Aurelia Caruso (19è), Florence de Massol (20è), Deniz Boy (20è), Mohamad Gassama (20è).

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Jacky Bontems et Aude de Castet, vice-présidents de Démocratie Vivante, think tank de gauche pro-Macron, et co-délégués aux Relations institutionnelles (entreprises et syndicats) de Territoires de Progrès, signent une tribune qui appelle le président à revoir la question du travail dans son intégralité, et pas seulement les sujets liés à la sécurité des salariés.

« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde », constatait déjà Michel Serres, à la sortie de sa Petite Poucette en mars 2012. Que nous dirait cet immense philosophe aujourd’hui s’il n’était parti quelques mois avant la propagation du virus ? Les transformations climatiques, technologiques, économiques qui s’opèrent depuis les trente dernières années étaient déjà profondes, certaines irréversibles. La crise du Covid-19 a tout accéléré. Des dérèglements se produiront encore et nous subirons d’autres «crises» sanitaire, sociale, financière ou politique…

Mais l’ampleur du phénomène mondial est tel qu’il paraît irréaliste d’imaginer rebrousser chemin. Serait-il d’ailleurs souhaitable de revenir au monde «d’avant»? Tandis que la France se déconfine, et que l’Europe tergiverse dans un monde en pleine mutation, nos concitoyens se demandent si l’on ne risque pas de retourner à nos bonnes vieilles habitudes… en pire ! L’exécutif, les entreprises et les collectivités territoriales nous ont présenté leur modus operandi des jours prochains placés sous le double signe de la «sécurité» et de la «confiance». Mais la confiance se décrète-t-elle ?

Avec le séisme du Covid-19 et ses répercussions pluridimensionnelles, les inégalités se sont accrues proportionnellement au sentiment de peur et d’angoisse. Chacun est devenu un pyromane en puissance allumant toute sorte de polémiques, quitte à exciter le populisme ambiant qui prospère sur fond de crise sociale en devenir. Notre réflexion ne peut donc pas se limiter aux modalités du déconfinement.

Pour les prochaines semaines, la stratégie de déploiement progressive et décentralisée doit s’appuyer sur la responsabilité individuelle et le sens de l’intérêt collectif avec la coopération de tous les acteurs sur la base d’un dialogue social effectif. Jean Castex a défini une feuille de route du déconfinement en lien avec les élus, la société civile organisée et les partenaires sociaux: une première pierre pour l’édification de la co-construction d’un nouveau pacte de confiance républicain social et européen. Mais il nous faut aller plus loin, anticiper le moyen et le long terme. Nous devons à présent adapter nos modes de vie, de travail, de transport, de consommation avec une visée, le temps long et une préoccupation, la cohésion sociale.

Depuis le 11 mai, le Jour 1, on parle souvent de l’inquiétude des parents, des maires et celle des professeurs face à la réouverture des écoles, mais qui mesure à sa juste valeur celle des salariés qui reprennent progressivement le chemin du travail? Dans le meilleur des cas, leur sécurité préoccupe les employeurs, mais ont-ils prévu également la question du décrochage salarial, du temps de travail qui alarment tout au temps les travailleurs?

La période dramatique que nous vivons a révélé des métiers indispensables, essentiels à la société qui étaient jusqu’alors des angles morts de notre attention, des métiers sous valorisés et majoritairement… féminins.

Les salariés qui ont eu la chance (!) de travailler sont-ils moins soucieux? Leur voix sera-t-elle entendue quand certains, proche du burn-out, ont été priés de se taire, corvéables à merci, week-end compris, en télétravail, en visio ou conférence call à la chaîne?

Non, il ne suffit pas de prévoir les questions essentielles de la sécurité individuelle ou celle des postes de travail. Il faudra envisager de prendre à bras le corps les sujets de la dés-intensification du travail, de l’avenir de l’emploi avec son cortège de plans sociaux en perspective, de la revalorisation salariale de certains métiers, et également, de la liberté individuelle face à l’obligation que prônent certaines entreprises d’effectuer des tests sur tous leurs salariés.

Si nous voulons un pacte ambitieux qui embarque les Français, il devra être repensé à l’aune d’une ardente obligation, celle d’accompagner tous nos concitoyens dans les différentes transitions.

Nous applaudissons le gouvernement qui n’accorde pas d’aides aux entreprises dont les sièges sociaux se situent dans des paradis fiscaux. Mais nous l’encourageons aller plus loin en inscrivant à l’ordre du jour des agendas économiques de Bercy la question des contreparties sociales et environnementales attachées aux aides des entreprises. Dans le même sens, des projets longs termes pourraient être favorisés grâce à des fonds qui mêlent des financements mixtes, privés/publics. Le rôle de l’État doit devenir plus prégnant dans des industries de santé publique en actionnant le dispositif «golden share» permettant de relocaliser des activités d’entreprises stratégiques pour notre pays, comme pour Sanofi Aventis avec l’objectif d’en faire un Airbus européen de la santé.

Si nous voulons un pacte ambitieux qui embarque les Français, il devra être repensé à l’aune d’une ardente obligation, celle d’accompagner tous nos concitoyens dans les différentes transitions: professionnelle, numérique, énergétique et climatique, avec le souci de ne laisser personne au bord de la route et surtout pas les plus précaires, les familles monoparentales. Autre sujet primordial à mettre à l’agenda des prochaines semaines, la place de nos aînés dans une société de la longévité. Il faudra certainement promouvoir des dispositifs reposant sur la solidarité intergénérationnelle notamment, dans l’habitat. Les débats sur la dignité humaine dans les Ehpad -ou la possibilité de rester chez soi accompagné- se sont brutalement arrêtés avec la crise sanitaire révélant au passage la dureté des métiers d’accompagnant à domicile ou dans ces établissements qui appellent à présent à obtenir du «temps humain».

Parce qu’un pacte de confiance constitue la garantie d’une société véritablement résiliente et solidaire, il est nécessaire de réunir dès à présent les acteurs du changement représentant les forces vives du Pays lors d’une grande convention nationale permettant de définir le tracé des différents chantiers qui devront être portés par un Haut-Commissariat quadripartite État/Patronat/Syndicats/Régions. Cet organisme de liaison exceptionnel devra être la courroie de transmission directe entre l’exécutif et le niveau régional permettant d’éviter l’actuel mille-feuille administratif pour un maximum d’efficacité. La confiance ne se décrète pas, elle se co-construit.»

Par Aude de Castet et Jacky Bontems – Tribune initialement parue dans Le Figaro du 25 mai 2019

J’ai beaucoup d’admiration pour le monde allemand du droit. Cela vient certainement d’un long compagnonnage avec des amis juristes rencontrés au temps des études au Collège d’Europe, puis d’une vie professionnelle qui m’a conduit vers les entreprises allemandes. J’aime l’idée de la primauté du droit et du rôle du juge dans la société. C’est un élément important de la culture allemande, un peu moins de la culture française. Ce regard sur la place du droit en Allemagne me conduit à rejeter la caricature apparue ici ou là selon laquelle l’arrêt de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe du 5 mai sur le programme d’achat de dettes de la BCE serait la manifestation d’un nationalisme étriqué, orchestré par des juges militants. Il n’en est rien. Cet arrêt est le dernier épisode d’une longue bataille opposant depuis des décennies la Cour de Karlsruhe et la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) sur le rapport au droit de la décision publique dans le cadre européen.

Les juges constitutionnels allemands sont profondément pénétrés de leur mission et ce depuis la création de la République fédérale en 1949. Il faut se souvenir d’où venait alors l’Allemagne. La République de Weimar, toute démocratique qu’elle était, n’était pas parvenue à empêcher l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler et l’horreur des années d’après. Ce traumatisme a conduit les pères de la Loi fondamentale de 1949 à prévoir la création d’une Cour constitutionnelle puissante, garante de la constitutionnalité des lois et du respect des droits fondamentaux, dont les 16 juges sont élus à la majorité des 2/3 par le Bundestag pour la moitié d’entre eux et à la même majorité des 2/3 par le Bundesrat pour l’autre moitié. Ce sont des juges reconnus, dont la qualité et la rigueur des jugements font largement référence. Plus de 70 ans après 1949, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe est l’institution la plus respectée de la République fédérale d’Allemagne.

Rappeler cela est important pour comprendre ou pour tenter de le faire. Je l’écris d’autant plus librement que je ne partage pas le raisonnement et la décision de la Cour constitutionnelle sur le programme d’achat de dettes de la BCE. Les juges de Karlsruhe ont estimé que la BCE n’avait pas justifié en quoi sa politique de rachat était proportionnée aux vents contraires qui soufflaient en 2015 sur la zone Euro. La Cour constitutionnelle avait pourtant préalablement interrogé la CJUE dans le cadre d’un renvoi préjudiciel et il lui revenait conformément au droit européen de prendre acte de l’arrêt de cette dernière. C’est ce qu’elle n’a pas fait, l’estimant même « incompréhensible ». La Cour a donné 3 mois à la BCE pour s’expliquer. Si les explications attendues n’étaient pas jugées convaincantes, elle ordonnerait à la Bundesbank de ne plus acheter d’obligations publiques allemandes pour le compte de la BCE et de vendre celles qu’elle possède.

L’arrêt de la Cour constitutionnelle est redoutable car il heurte de front deux principes : l’indépendance de la BCE (pourtant ardemment défendue par l’Allemagne lors de la négociation du Traité de Maastricht) et la prééminence de la CJUE dans l’ordre juridique de l’Union, garantie d’une application uniforme du droit européen dans l’ensemble des Etats membres. L’indépendance de la BCE est inscrite dans le Traité. Quant au rôle de la CJUE, il ne saurait être contesté car le risque serait alors de voir s’écrouler l’architecture institutionnelle de l’Union et la primauté du droit européen. Pour dire les choses directement, s’en serait fait de l’Union européenne. Cela réjouirait les adversaires de l’Europe, plus encore lorsqu’ils sont aux responsabilités comme c’est le cas en Hongrie et en Pologne, jouant la confrontation avec l’Union. C’est d’ailleurs à Varsovie et à Budapest que l’on a applaudi le plus bruyamment l’arrêt de la Cour de Karlsruhe, pas en Allemagne où l’embarras était manifeste.

C’est dans le dialogue des cours et en particulier des cours suprêmes ou constitutionnelles avec la CJUE que se trouve la solution, pas dans le conflit. Rien n’oblige à exécuter l’arrêt de la Cour de Karlsruhe et la Commission européenne a raison de ne pas exclure une procédure d’infraction contre l’Allemagne. Reste qu’au-delà de la controverse juridique, les conséquences politiques de l’arrêt du 5 mai sont potentiellement redoutables, surtout en cette période qui voit la BCE prendre – à raison – comme la Fed ou la Banque du Japon des initiatives hardies pour tenter de sauver l’économie. Ce faisant, elle s’écarte aussi de son rôle d’origine et peine parfois à habiller juridiquement ses décisions. La faiblesse est là et il faut en tenir compte. L’Europe est un creuset de cultures juridiques où, d’une tradition à l’autre, l’inventivité et la capacité de pousser les murs au gré des circonstances sont diversement vécues. La culture juridique allemande s’y prête moins bien que d’autres.

Pour cette raison, il faut préserver le lien avec la Cour constitutionnelle de Karlsruhe et se garder d’appréciations péremptoires ou définitives. C’est dans l’intérêt des institutions européennes. Quant au gouvernement allemand, il lui faut prendre la mesure de ses responsabilités européennes, en particulier en termes de solidarité. Sans doute n’est-ce pas totalement une coïncidence si, deux semaines après l’arrêt de la Cour constitutionnelle, la Chancelière Angela Merkel, en lien avec le Président Emmanuel Macron, a proposé la création de l’instrument de dette européenne qu’elle refusait jusqu’alors, glissant de la seule dimension monétaire au saut budgétaire si longtemps espéré. Il faut saluer cette proposition et espérer qu’elle puisse recueillir le soutien du Conseil européen. La morale de l’histoire, de celle-ci comme de l’histoire plus longue, c’est que l’Allemagne a besoin de l’Europe. Et que l’Europe a besoin de l’Allemagne. Des juges allemands nous l’ont rappelé.

Par Pierre-Yves Le Borgn’, membre du Comité politique de “Territoires de Progrès”, ancien député PS des Français de l’étranger (Allemagne/Europe centrale) sur son blog

Le 9 mai 1950, par la voix de Robert Schuman, la France et l’Allemagne posaient ensemble la première pierre à l’édifice de la construction européenne, en décidant de « placer leur production de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe ».

Soixante-dix ans plus tard, jour pour jour, rappelons-nous ce qu’il fallait alors de courage pour tendre la main à l’ennemi d’hier ; d’audace, pour placer au cœur d’un projet de paix et de réconciliation « les régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles étaient les plus constantes victimes » ; de perspicacité, pour saisir que, face aux nouveaux équilibres géopolitiques qui se profilaient, la force de nos nations tiendrait bientôt à l’étroitesse de leurs liens.

Mesurons ensemble le chemin parcouru, comme un sursaut face au tragique de l’Histoire – des ruines de l’année zéro à la prospérité retrouvée, puis du déchirement aux promesses tenues de l’unité reconquise autour des valeurs humanistes que nous avons en partage sur notre continent et des principes démocratiques que nous avons choisi de nous donner.

Renouons pleinement avec l’esprit de la déclaration Schuman, pas seulement par fidélité à notre mémoire commune, mais aussi pour trouver des réponses aux inquiétudes et aux questions de notre présent. Face à la crise qui bouleverse aujourd’hui chacune de nos existences et certaines de nos évidences, revenons aux fondamentaux de la construction européenne : la coopération des Etats au service des peuples, le souci des réalisations concrètes et la force de la solidarité au service avant tout de l’humain. Nous en avons besoin.

Car ce qui nous a donné la force de tenir au fil des dernières semaines, ce sont bien ces « solidarités de fait » que la déclaration Schuman appelait à placer au fondement de la construction européenne : ces solidarités qui ont aujourd’hui le visage des soignants allemands, roumains ou luxembourgeois occupés à sauver la vie de patients italiens ou français, s’expriment dans chacun des gestes que nous faisons pour nous aider les uns les autres, garantissent l’avenir de nos économies et de nos emplois.

Demain, pour tirer toutes les leçons de la crise, il nous faudra poursuivre, sur le terrain de la santé publique, l’affirmation de l’Europe qui protège, conformément à l’appel lancé par le Président de la République dès septembre 2017. Comment ? Là encore, en multipliant les solidarités de fait, au service d’une Europe de la santé plus réactive, plus souveraine et plus solidaire. Nous devrons nous assurer que l’Agence européenne de contrôle des maladies puisse davantage donner l’alarme au premier signe de danger, constituer des stocks stratégiques d’approvisionnement en produits et équipements sanitaires, mutualiser nos efforts en matière de recherche, renforcer les liens entre nos services hospitaliers. Nous devrons aussi tirer toutes les leçons de cette crise pour mieux organiser notre espace commun, Schengen, par exemple en instaurant un mécanisme de gestion plus intégrée de nos frontières.

L’Europe de la déclaration Schuman, c’est aussi une Europe capable « d’efforts créateurs » pour faire face aux périls qui menacent, avec les Européens, mais aussi avec toutes les femmes et tous les hommes du monde. C’est une Europe engagée pour la défense du multilatéralisme et des biens publics mondiaux que sont la paix et la stabilité internationale, mais aussi l’environnement, la biodiversité et la santé humaine, qui sont intimement liées.

Plus que jamais sans doute, notre monde a besoin d’une Europe déterminée à porter cette vision.

Aujourd’hui, l’Europe est très clairement au rendez-vous. Elle a permis de mobiliser le monde entier pour rassembler d’ores et déjà 7,4 milliards d’euros de promesses de dons pour soutenir la riposte mondiale face au Covid-19. Elle appuie les efforts des pays les plus vulnérables, notamment ceux du continent africain, là encore en pleine fidélité à la déclaration Schuman qui, dès 1950, soulignait la force des liens entre l’Afrique et l’Europe.

Le moment venu, l’Europe sera encore là, aux côtés de ses partenaires, pour renforcer la gouvernance sanitaire mondiale. Nous plaiderons pour une réforme ambitieuse de la seule organisation de santé publique universelle qui soit : l’OMS, qui doit avoir les moyens de jouer pleinement le rôle indispensable qui est le sien. Nous plaiderons pour une meilleure coordination des acteurs de la santé à l’échelle internationale. Nous plaiderons pour mettre la transparence au centre du jeu, car c’est la meilleure manière de nous préparer à affronter les pandémies qui pourraient nous frapper demain. Pour alerter les gouvernements et informer le public, un Haut conseil mondial de la santé humaine et animale pourrait voir le jour, sur le modèle du GIEC.

Agir « sur un point limité mais décisif », apporter au monde « la contribution d’une Europe organisée et vivante » : voilà ce que nous proposions aux Européens, il y a soixante-dix ans. Les temps ont changé ; les défis d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Mais notre continent n’en est pas moins revenu à l’heure des choix. Nous croyons, nous savons que l’esprit de la déclaration Schuman peut encore nous guider. N’oublions jamais d’où nous venons, n’oublions jamais d’où notre continent tire sa force – et nous continuerons à écrire ensemble notre histoire, la grande histoire des solidarités qui ont fait l’Europe.

Par Jean-Yves Le Drian et Amélie de Montchalin. Tribune originale parue sur le site du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Le déconfinement physique, annoncé pour le 11 mai, constitue un défi particulièrement complexe et délicat pour un gouvernement, mais qui ne distingue pas particulièrement la France des autres pays.

En revanche, le rendez-vous du « déconfinement financier public », à échéance encore inconnue, s’annonce infiniment plus périlleux dans notre pays que dans la plupart des autres.

D’abord parce que les Français ont toujours entretenu un rapport plus mystique que rationnel avec l’argent public, soit qu’il leur paraisse d’essence divine inépuisable, soit qu’ils adhèrent à l’illusion qu’il suffirait de spolier les riches pour qu’il le devienne, toute considération plus sérieuse de justice sociale mise à part.

Il y a peu de pays comparables qui manifestent une aussi large aversion à l’économie, une aussi faible conscience que nos finances publiques en procèdent et une conception aussi dépréciée du travail.

Si l’on veut chercher, ces temps-ci, ce qui nous distingue fondamentalement de l’Allemagne, il ne faut pas aller beaucoup plus loin.

Il faut espérer que la crise sanitaire et les admirables leçons d’abnégation que nous ont délivrées des corporations modestes, au premier rang desquelles les personnels de santé et de services de nos établissements sanitaires, mais qui ne recouvrent pas hélas tous les services publics, seront enfin tirées au plan salarial.

Emmanuel Macron a été bien avisé de prendre rapidement la mesure de l’épreuve à laquelle nous étions confrontés en mobilisant des moyens financiers et administratifs considérables pour faire face à l’urgence sanitaire « quoi qu’il en coûte » et en plaçant immédiatement les entreprises et leurs salariés sous cocon d’aides publiques massives. S’il n’en est qu’un seul, c’est dans ce dernier registre que la France a montré l’exemple au monde, y compris aux démocraties les plus viscéralement libérales.

Mais c’est lui aussi qui mettait en garde au début de son quinquennat contre les illusions de « l’argent magique ».

« Cet anesthésiant public ne sera pas éternel et n’évitera pas que des entreprises et des emplois soient rapidement confrontés à des pertes irrémédiables de clientèles et de chiffres d’affaires menaçant leur pérennité »

Corne d’abondance. Or, ne nous en plaignons pas, mais convenons que les 110 milliards mis sur la table du jour au lendemain pour limiter la casse économique et sociale ont toutes les apparences d’un « argent magique ».

Pourtant, cet anesthésiant public ne sera pas éternel et n’évitera pas que des entreprises et des emplois soient rapidement confrontés à des pertes irrémédiables de clientèles et de chiffres d’affaires menaçant leur pérennité. Comment leur expliquer qu’une économie ne peut durablement vivre de subventions, précisément parce qu’elle en est la source ?

Mais voilà que des champions de la finance la plus libérale, habitués à jouer avec de l’argent virtuel, nous font miroiter la corne d’abondance de dettes perpétuelles et de marchés de rentes obligataires alimentés par la création monétaire des banques centrales.

Mélenchon, Pigasse, Minc, Soros : même combat !

Comme si l’économie réelle et la santé de nos entreprises n’avaient plus rien à voir avec notre niveau de vie collectif…

Comme si l’on pouvait renoncer aux affres du travail grâce à un revenu monétaire enfin libéré de toute contrainte productive ? Nos revenus ne dépendraient plus que de la planche à billets ! A ce compte-là, le retour à un minimum de rationalité budgétaire n’est pas pour demain.

Il n’est simplement pas sûr que l’Union européenne et que le niveau de vie et de protection sociale de la France y survivent longtemps.

Gilles Savary, délégué national de “Territoires de Progrès” dans sa tribune bimensuelle dans le journal l’Opinion

La troisième allocution télévisée du président de la République depuis la crise du coronavirus s’est voulue humble et rassurante à la fois. Pour la première fois, elle entrouvre une perspective de sortie progressive du confinement fixée au 11 mai, à la fois lointaine mais tangible, et assortie de la montée en puissance de nouvelles mesures comme la quarantaine pour les contaminés, ou le dépistage systématique.

Initialement mis en place pour gérer en catastrophe l’adaptation de nos capacités de réanimation au flux massif de patients en détresse respiratoire, l’objectif du confinement évolue afin de ménager le temps nécessaire pour produire des masques, des réactifs de test et, si possible, des traitements efficaces.

L’enseignement majeur du coronavirus ne tient pas tant à l’insuffisance de stocks de matériels et de médicaments pour faire face à un virus inconnu, qui est loin d’avoir livré tous ses mystères, mais à notre incapacité à les produire chez nous sans s’exposer aux contingences chaotiques d’approvisionnements extérieurs en période trouble.

Les Français l’ont compris et le gouvernement aurait intérêt à faire toute la lumière, d’hier et d’aujourd’hui, sur ses déboires comme sur ses failles d’approvisionnement en masques, plutôt que de laisser à des procureurs, plus ou moins honnêtes et sincères, le soin d’en instruire un procès à charge. Nul n’est infaillible et, après tout, on se félicite plutôt d’avoir Macron aux manettes dans de telles périodes que les stars du national populisme international.

Abnégation réconfortante. Car dans notre malheur, qui est celui de la planète entière, la réaction des Français, dont on se prêtait à désespérer du sens collectif, et l’admirable abnégation dont font preuve les professionnels les plus exposés, comme celle de l’Etat en général et de l’hôpital en particulier, qui ont manifesté une capacité d’adaptation et de réaction insoupçonnable, constituent les deux grands réconforts de cette terrible épreuve.

A cette crise sanitaire va succéder une crise économique et sociale moins morbide, mais aux conséquences durablement délétères. Le Président a avoué y trouver l’occasion de profondes remises en cause collective et personnelle de notre modèle de société et de l’orientation de nos politiques publiques, et a appelé au maintien du semblant d’union nationale qui entoure la crise sanitaire.

Il est hélas peu probable qu’elle perdure, tellement de misérables haines revanchardes habitent la classe politique et syndicale à son égard, qui trouveront un terrain propice à ressurgir dans un contexte d’argent public à guichets ouverts et à alimenter une lutte des classes auto aggravante. De ce point de vue, les appels du Medef à des sacrifices unilatéraux des travailleurs pour redresser notre économie sont des plus déplacés.

Dans ces conditions, Macron ne rétablira pas le minimum d’adhésion au combat économique et social qui s’annonce sans un geste fort de justice fiscale et de contribution des mieux nantis à l’effort collectif. C’est à cette seule condition qu’à défaut d’union nationale, il trouvera des bonnes volontés de toutes parts, pour l’aider dans sa redoutable tâche.

S’il veut vraiment changer de logiciel politique, il doit commencer par là.

Gilles Savary, délégué national de “Territoires de Progrès” dans sa tribune bimensuelle dans le journal l’Opinion