Ne rêvons pas au retour à la normal, pensons autrement nos indicateurs de réussites. L’économie a été mise sous cloche pendant des mois, continuant encore longtemps dans cette épidémie à être sous ce régime économique faussement protecteur. Aujourd’hui, un troisième confinement représenterait un saut dans l’inconnu économique, un cataclysme après le soulèvement de notre cloche, loin des rêves d’une « startup-nation ». Si cet évènement se confirme bientôt, des changements colossaux se produiront, comme souvent pour l’Homme l’adaptation nous permettra de mieux vivre ou survivre.

Durant les dernières vacances estivales, nous nagions comme beaucoup de français sans-préoccupations en eau trouble et sans voir le requin arrivé plein de hargne. On croyait que cette crise serait sur du court terme, dorénavant les répercussions sur l’économie et les changements sociologiques sont inscrits sur du long terme. La représentation des forces économiques va progressivement se transformer dans le « monde d’après » , touché par une crise durable et inédite depuis 1929, le modèle libéral classique sera ainsi davantage questionné et réadapter.

Hier, le rapport Stiglitz (2008) bousculait nos prénotions économiques et appelait à véritablement prendre en compte le bien-vivre en l’instituant comme nouvel indicateur national. Quoi de nouveau depuis ? Peu de choses, malgré les échanges et postures. Néanmoins, certains territoires comme la région Pays de la Loire ont pris de l’avance sur ce domaine, avec un travail déjà effectué (dès 2009) sur plus d’une vingtaine d’indicateurs de richesse alternatifs pour mieux réfléchir à son attractivité. Libre à d’autres de s’en inspirer… Aussi, le World Happiness Report, publié par l’ONU chaque année depuis 2012, établit un classement de 156 pays en fonction de leur niveau de bonheur. Cet indicateur a pour mérite par rapport à d’autres de ne pas tomber dans une vision spiritualiste du bonheur des populations. En 2019, la France était par exemple 24ème derrière le Mexique, loin des pays avec un niveau comparable de PIB.

Dans ce contexte, des indicateurs alternatifs au PIB sont susceptibles d’émerger, moins dans une globalité nationale que dans la proximité quotidienne. C’est là qu’un indicateur de « bonheur local brut » est à construire ! Une tendance de retour vers le local est palpable chez les français. À la suite du premier confinement, un Français sur trois habitant dans une métropole désire changer de lieu de vie, se tournant notamment vers des villes à taille humaine. La démocratisation du télétravail créait une possibilité inédite pour les villes moyennes et la ruralité de remettre en avant leur belle qualité de vie. Comment ? Chacun pourra présenter une belle image, une stratégie de marketing territorial ordinaire, des discours stéréotypés, mais le choix rationnel des français ne peut se faire là-dessus.

Demain, la notion d’attractivité des territoires se réinventera et le marketing territorial peut accompagner cette dynamique. Cette crise rendra désuet le fait de trop réduire l’attractivité d’une ville ou d’une région à la croissance et aux opportunités économiques. Un indicateur alternatif permet alors de saisir la richesse d’un territoire dans ses différentes nuances, de mieux comprendre les besoins des citoyens pour opérer localement des consultations sur des enjeux précis. Le Marketing territorial pourra ainsi gagner en crédibilité et en finesse d’analyse par ce type de nouvelles pratiques. Se refuser à penser à cette problématique économique de « bonne-mesure » et de reconnaissance de chaque territoire, expose notre commun au risque de céder à la tentation du retour au nationalisme économique.

Adaptons la mesure économique à une société en pleine mutation. Chacun le perçoit au coin de sa rue, dans les incertitudes économiques ou les contraintes sanitaires : la vie s’adapte. Par réaction aux difficultés présentes, notre société va remettre en avant à profusion des valeurs anciennes de manière complémentaire aux choix économiques, comme la « valeur convivialité » alors que le confinement aggrave les et les « solitudes interactives ». Notre modernité va évoluer et le prisme économique restera incontournable par la montée des précarités, mais sa focale s’ouvrira sur d’autres réalités. Cet indicateur alternatif reste encore largement à inventer en s’inspirant d’un « ailleurs différent ».

Par Pierre Cilluffo Grimaldi, doctorant et délégué TdP des Pyrénées-Atlantiques

Tribune originale parue dans “Economie matin”, février 2021

Préparer dès aujourd’hui notre société au vieillissement de la population est une nécessité absolue. D’ici 2025, notre pays comptera un million de personnes âgées de plus de 75 ans supplémentaires. Si l’accroissement de l’espérance de vie est l’un des plus grands progrès du XXe siècle, nous basculons progressivement vers une société de la longévité non sans soulever de nombreux défis.

Force est de constater que les enjeux liés à cette transformation sociétale n’ont jamais fait l’objet d’une approche globale. Les politiques de l’autonomie se sont ainsi construites par strates technocratiques successives, perdant de vue l’essentiel : l’adaptation de la société au vieillissement est un sujet résolument humain et social. Il nous appartient désormais de se saisir des questions du grand âge et de la perte d’autonomie, en respectant cette double exigence d’humanité et de continuité du « faire société ».

La création récente de la cinquième branche de la Sécurité sociale constitue une première étape historique dans la construction d’un nouveau pilier de notre protection sociale. Son ambition est forte : prévenir et accompagner la perte d’autonomie de nos compatriotes, qu’elle soit liée à l’âge ou à une situation de handicap. Cette branche doit désormais être enrichie afin de constituer le réceptacle de nouvelles solidarités auxquelles nous devons collectivement donner corps. Notre priorité est de permettre à chacun de vieillir le plus longtemps possible « chez soi ».

Ce virage domiciliaire, souhaité par la grande majorité de nos compatriotes, reposera d’une part sur la revalorisation et l’attractivité des métiers du Grand âge, et d’autre part sur la valorisation de solutions alternatives d’habitat telles que l’habitat inclusif ou le logement intergénérationnel.

L’enjeu de l’« Ehpad de demain » sera aussi au cœur de ce beau chantier : modernisé et ouvert, vrai pôle de ressources pour les territoires et dans lequel la personne âgée n’est plus considérée seulement comme un objet de soins mais comme un sujet de droits à part entière.

Des millions de Français accompagnent au quotidien un parent, un conjoint ou un enfant confronté à la perte d’autonomie. Cet engagement doit être davantage reconnu par la société et l’indemnisation du congé de proche aidant, depuis le mois d’octobre, y participe. C’est une réalité qui devra aussi être davantage prise en compte dans le cadre professionnel, et les partenaires sociaux y travaillent déjà.Nous ne réussirons qu’en mobilisant toute la société. Garantir l’autonomie, c’est avant tout adapter l’ensemble de notre cadre de vie : transports, espaces urbains, habitats, etc.

L’Etat sera aux côtés des collectivités pour qu’elles deviennent les fers de lance du « vieillissement actif », ce qui implique de réfléchir ensemble à la manière dont les politiques de proximité peuvent être mieux coordonnées pour accroître la participation des aînés à la vie sociale et citoyenne.

L’Etat va aussi amplifier l’accompagnement des acteurs de la silver économie, entreprises et associations, qui jouent un rôle crucial pour proposer des réponses graduées aux parcours de vie. Plus encore, cette économie de l’innovation au service du bien vieillir est un vrai levier de croissance et de création d’emplois non délocalisables pour le pays.

Les crédits du plan France Relance et les plans d’investissements prévus par le Ségur de la Santé y contribueront dès 2021.

Tribune originale de Brigitte Bourguignon parue dans “L’Opinion” (24 novembre)

La leçon la plus importante de l’élection présidentielle américaine est la confirmation de l’opposition entre progressistes et populistes qui était apparue en 2016. Cette opposition s’est installée progressivement aux Etats-Unis à compter des années 1980. Ronald Reagan avait déporté le Parti républicain sur la droite et avait attiré une partie de l’électorat populaire qui votait jusque-là pour les démocrates. Cette double tendance s’est accentuée au début des années 2000 sous l’influence du Tea Party, puis de Donald Trump.

Parallèlement le Parti démocrate s’est recentré (on se souvient qu’en 1972, face à Nixon, républicain centriste, le candidat démocrate était McGovern, positionné très à gauche). Cela s’est fait sous l’impulsion de Bill Clinton, adepte de la troisième voie comme Tony Blair et Gerhard Schröder, proche de la position d’Emmanuel Macron aujourd’hui. Ce recentrage a été confirmé par Barack Obama puis par Joe Biden face à Bernie Sanders.

Cela annonce-t-il la répétition en France en 2022 de l’opposition de 2017 entre progressistes et populistes ? Une confirmation d’un nouveau second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, comme l’annoncent les sondages ?

On est frappé par le parallélisme de l’évolution du paysage politique français avec celui des Etats-Unis. C’est aussi au milieu des années 1980 que le Front national est devenu un courant de la droite incontournable et c’est aussi durant les années 2000 que cette évolution s’est amplifiée avec la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002. Parallèlement le PS s’est recentré, avec Michel Rocard, qui gouverna avec les centristes, puis avec Lionel Jospin, qui privatisa massivement les entreprises publiques et abaissa les taux de l’impôt sur le revenu et, enfin, avec François Hollande, qui baissa les charges des entreprises et simplifia le Code du travail jusqu’à ce qu’Emmanuel Macron séduise en 2017 les électeurs centristes du PS.

Il est intéressant de voir que l’Italie a connu la même évolution avec l’opposition entre le Parti démocrate et la Ligue du Nord et que le Royaume-Uni en prend le chemin depuis la mainmise de Boris Johnson sur le Parti conservateur et le recentrage du Parti travailliste avec le départ de Jeremy Corbyn. S’agit-il d’un effacement du clivage droite-gauche ? Est-ce nouveau ?

Il est plus juste de parler d’un déplacement vers la droite de la classe politique, déplacement entamé au début des années 1980. Les populistes sont en effet à droite, même s’ils se différencient fortement de la droite classique et sont plus proches de l’extrême droite. Quant aux progressistes ils viennent de la gauche et peuvent être classés au centre-gauche. La France avait connu un certain dépassement du clivage droite-gauche dans les années 1960 quand Malraux, parlant des gaullistes, disait « entre nous et les communistes il n’y a rien ». Le rassemblement gaulliste avait son centre de gravité au centre-droit et le Parti communiste se positionnait quasiment à l’extrême gauche. Charles de Gaulle, dont nous venons de célébrer le cinquantième anniversaire de la disparition, voulait dépasser le clivage droite-gauche, comme Emmanuel Macron aujourd’hui.

Dernière leçon : quand les progressistes se mobilisent et remobilisent l’électorat ouvrier et populaire, comme l’a fait Joe Biden, les populistes sont battus.

Mais il reste une grosse différence entre les Etats-Unis et la France : en 2020 aux Etats-Unis le sortant était populiste ; en 2022 en France le sortant sera progressiste.

Par Dominique Villemot est avocat, président du think tank Démocratie vivante, auteur de « La gauche qui gouverne » (Privat).

Tribune originale parue dans “Les Echos”, 18 novembre 2020

L’élection de Joe Biden et de Kamala Harris est une victoire de la démocratie et on ne peut que s’en féliciter. Elle ne doit pourtant pas nous cacher l’ampleur du résultat de Donald Trump. Après quatre ans de présidence chaotique, marquée par le mensonge, la brutalité et le mépris des engagements internationaux, plus de 71 millions d’électeurs américains ont apporté leur confiance à un président sortant dont l’élection n’a eu comme résultat que de scinder son pays en deux.

La fracture des USA se lit sur la carte électorale elle-même : les agglomérations côtières et urbaines où vivent les Américains éduqués, ouverts sur le monde et qui peuvent croire en leur avenir ont voté pour Joe Biden tandis que les électeurs du centre du pays, rural, repliés sur eux-mêmes et accrochés à un passé et des traditions dont ils craignent la disparition, se sont jetés dans les bras d’un Trump qui était pour eux leur porte-voix. Ces deux Amérique sont-elles irréconciliables ? C’est tout l’enjeu de la Présidence qui s’ouvre et il faudra tout le courage et l’expérience de Joe Biden pour commencer à panser les plaies d’un pays en crise.

Cette fracture montre aussi que l’élection de Donald Trump il y a quatre ans n’était pas un accident de l’histoire mais le résultat d’une peur du déclassement d’une partie des Américains depuis des décennies. La peur du déclassement exprimée à travers le vote de Trump ne touche pas que les États-Unis : le Brexit a divisé les Britanniques selon des mêmes critères sociologiques que les élections américaines. En France, la révolte des gilets jaunes qui s’est tue mais n’est pas éteinte pour autant, a révélé une cassure semblable. Les ingrédients sont les mêmes : opposition entre les agglomérations urbaines qui se développent et une ruralité qui se sent abandonnée par un État jugé lointain, rejet des élites, peur d’un remplacement fantasmé mais dont le spectre est attisé par une extrême droite qui imprègne subrepticement les discours de la droite dite républicaine.

Le résultat est une défiance croissante dans les institutions démocratiques qui apparaissent de plus en plus inadaptées et incapables de protéger les Français les plus vulnérables. Cela se traduit par une abstention record aux différentes élections électorales qui fragilise gravement la représentativité des élus nationaux et locaux. Nul n’est épargné. Et l’éclosion de jacqueries diverses et la révolte de certaines catégories contre l’État dit “policier” alimentent le populisme et décrédibilisent la parole publique.

La crise sanitaire vient alourdir cette tendance car elle renforce des inégalités déjà insupportables, notamment entre les femmes et les hommes et accroît de manière inquiétante la précarité et la pauvreté. La crainte d’une crise économique engendrant une révolte sociale plonge aussi les Français dans l’angoisse du lendemain qui les pousse encore davantage vers la recherche d’un “sauveur suprême”.

Or le mandat de Donald Trump a démontré que le populisme est une impasse et un danger, mais le maintien d’un vote massif à son profit lors de cette dernière élection montre que l’illusion populiste fait encore rêver.

Cet exemple d’Outre-Atlantique a un effet miroir sur ce qui risque de se passer dans notre pays si nous n’y prenons pas garde. En effet, l’élection présidentielle en France a lieu dans moins de 18 mois et les progressistes ne pourront pas clamer leur surprise devant l’arrivée d’un populiste au pouvoir, comme ils le furent en 2002 quand Jean-Marie Le Pen a accédé au second tour de la présidentielle. Il ne sera plus temps de défiler après l’élection pour défendre dans la rue les valeurs démocratiques qui auront été battues dans les urnes.

C’est maintenant qu’il faut construire la coalition des progressistes pour une politique de reconquête républicaine dans le cadre de la solidarité européenne. C’est bien là, le clivage qui structure le débat public dans la phase nouvelle que la France connaît, comme d’ailleurs la plupart des pays démocratiques, celui qui oppose les démocrates universalistes et les nationaux populistes.

La mort des partis traditionnels en France tourne la page de l’alternance entre la gauche dominée par le PS depuis 1981 et le parti de la droite républicaine sous diverses appellations. La France serait donc bien inspirée de rejoindre les autres démocraties européennes, comme l’Allemagne, où la démocratie s’exprime par la construction d’une coalition de partis divers liés par un contrat de gouvernement passé devant le peuple et dont le respect est contrôlé par le Parlement. D’ailleurs, les deux grands partis traditionnels aujourd’hui moribonds, le PS et les Républicains ne sont-ils pas déjà les coalitions de courants divers et d’intérêts concurrents ? Une coalition gouvernementale doit se faire dans la transparence et non sur un coin de table de commissions occultes comme c’est le cas pour les anciens partis. La démocratie y gagnerait beaucoup.

Le dépassement des anciens clivages ne signifie pas l’extinction de la gauche et de la droite, mais se traduit par de nouveaux marqueurs politiques. La gauche est devenue conservatrice quand elle défend la rigidité des statuts contre la reconnaissance des compétences ou quand elle garde une attitude “anti-entreprises” aux relents passéistes qui donne l’impression qu’elle entre dans l’avenir à reculons. Il arrive à des femmes et des hommes de droite de pratiquer une politique keynésienne à contre-courant de leurs discours passé. La relance économique menée par le ministre de l’économie, pourtant venu de la droite, n’a rien à envier au programme d’un gouvernement de gauche.

C’est sur ces nouveaux marqueurs que la coalition des progressistes doit se construire : la reconquête d’une nation républicaine fondée sur la laïcité, la réindustrialisation de la France dans le cadre d’un plan européen, l’égal accès à l’émancipation par l’école au cœur de la République, la construction d’une Europe politique à partir de projets concrets comme la recherche, les transports, la transition énergétique, une politique énergique d’aménagement du territoire. En urgence, dès maintenant, la lutte contre la pauvreté inadmissible dans un pays riche comme le nôtre doit mobiliser tous les acteurs de la démocratie sociale qu’il est grand temps de réhabiliter. Beaucoup d’entre nous ont quitté une gauche qui tourne le dos à la sociale démocratie pour adhérer dès le début au projet que nous proposait Emmanuel Macron.

Aujourd’hui, nous restons fidèles à ce projet même si beaucoup de Français n’en discernent plus le sens, c’est ce sens qui a porté beaucoup d’électeurs de gauche, comme nous, à soutenir le président de la République et qu’il faut retrouver dans la campagne présidentielle qui commence. Les sociaux-démocrates doivent se rassembler dans la coalition progressiste qui seule peut nous éviter de voir émerger un Trump à la française.

Par Najwa El Haïté, adjointe au maire d’Evry-Courcouronnes et Yves Durand, ancien député PS du Nord, membres du Comité Exécutif TdP

Tribune originale parue dans “Marianne”, le 16 novembre 2020

L’ignoble exécution du professeur d’histoire-géo du collège du Bois-des-Aulnes, à Conflans-Sainte-Honorine, devrait en toute logique dessiller les yeux des sceptiques. En ciblant un enseignant qui ne faisait que son travail d’éducation de ses élèves sur la liberté d’expression, ce meurtre quasi-rituel signe et revendique son mobile sans confusion possible : un rejet des valeurs qui fondent notre société, et un refus de leur enseignement à notre jeunesse issue de l’immigration.

Ce diagnostic a été maintes fois énoncé au gré de la longue chronique d’assassinats terroristes qui nous ont endeuillés depuis les années de plomb de la guerre civile algérienne, mais tout autant dénié et récusé par les tenants d’une explication sociale primordiale, empreinte d’aveuglement quand ce n’est de complaisance idéologique.

La décapitation sauvage de Samuel Paty, en sa qualité d’enseignant, n’exprime pas une révolte sociale, mais clairement un attentat contre notre société qui ne laisse pas place au doute.

Les autorités françaises disposaient depuis plusieurs années de renseignements alarmants sur le développement de prêches notoirement hostiles aux valeurs essentielles de notre société, sur la déscolarisation massive d’enfants musulmans au profit de médersa improvisées par les mosquées, ou encore sur la prise en charge comportementale de femmes musulmanes pour leur enseigner leur conduite dans l’espace public, notamment dans les structures de soins en présence de soignants masculins.

Il est fallacieux d’affirmer comme le fait le Rassemblement national qu’elles n’y ont pas réagi. Nos gouvernements ont mené à bas bruit de colossales opérations de rénovation urbaine et de soutien associatif, fermé des lieux de cultes, expulsé des imams radicaux, accentué la pression sur les milieux salafistes et limité autant que possible l’immigration, au grand dam de l’Italie notamment.

Une loi est insuffisante à réformer du jour au lendemain des cultures et des mentalités, si elle ne s’accompagne pas de manifestations tangibles d’égalité et de fraternité

Mais, pétrifiés par les émeutes urbaines de 2005 et par un risque d’embrasement général des « quartiers », ils ont évité de nommer les choses par leur nom, de désigner l’adversaire et se sont gardés de déstabiliser l’économie souterraine des petits trafics, qui assure un autre ordre public que celui de la République dans bien des quartiers.

Pour autant, la société française est définitivement multiethnique et multiconfessionnelle, comme l’étaient ses armées de la Libération auxquelles nous devons les conforts de vainqueur de notre après-guerre et la restauration de notre statut international.

Face aux menaces intérieures auxquelles sont exposés tous les symboles de notre mode de vie, nos gouvernements n’ont plus d’autre choix que d’y répondre ouvertement et sans faiblesse en s’affranchissant des dénis, des tabous, mais aussi de l’enfumage des moralismes intellectuels et des hypocrisies politiques.

L’assassinat de Samuel Paty montre hélas combien le projet de loi sur le « séparatisme » est bienvenu.

Et combien la réponse que Jean-Luc Mélenchon lui a apportée (« Nous avons connu des siècles de guerres de religion ; on ne veut pas y retourner ») est à côté de la plaque, quand c’est la République qui est visée et un serviteur de son école massacré.

Mais une loi est insuffisante à réformer du jour au lendemain des cultures et des mentalités, si elle ne s’accompagne pas de manifestations tangibles d’égalité et de fraternité.

Les Français ont la force de leur histoire émancipatrice et des valeurs républicaines pour surmonter cette épreuve, mais ils doivent se garder du poison de l’amalgame et des surenchères démagogiques dans lesquels les droites identitaires pourraient les entraîner.

-Gilles Savary, délégué général de Territoires de Progrès

Tribune originale parue dans le journal “L’Opinion” du 20 octobre 2020

Avec le plan de relance, l’Etat signe le plus gros chèque de l’histoire : 100 milliards d’euros pour la transition écologique, l’investissement dans notre appareil productif, et pour la cohésion sociale et territoriale. Ce plan sera un succès s’il répond aux attentes des Français.

Ces attentes sont élevées en matière écologique. Le confinement a montré que nous pouvions vivre en consommant moins, que le quasi-arrêt de l’économie faisait reculer les émissions de gaz à effets de serre et qu’il fallait préserver notre planète. France Relance fait donc le pari d’investir dans l’appareil productif en donnant la priorité aux domaines qui feront l’économie et créeront les emplois de demain. La France de 2030 devra être plus verte et plus respectueuse du climat, l’économie et l’écologie devant aller de concert. Consacrer 30 milliards à la transition énergétique, c’est plus que doubler le montant des investissements de l’Etat dans ce domaine.

On entend dire que ce plan ne serait pas un vrai plan de relance, car, en privilégiant l’offre, il s’inscrit dans le long terme, alors que c’est maintenant que l’économie a besoin d’être soutenue. Il négligerait aussi les salariés au profit des entreprises. C’est oublier que ce plan s’inscrit dans une politique plus globale. Il complète les autres mesures prises par le gouvernement, notamment la prise en charge par l’Etat de 84 % des salaires nets des personnes en chômage partiel. Cela représente une injection de 30 milliards dans l’économie au bénéfice des salariés et constitue une politique clairement « keynésienne » de soutien de la demande.

S’y ajoutent les mesures en faveur des jeunes. Ce sont déjà 700.000 jeunes de moins de 25 ans qui se retrouvent sans activité ! Le plan prévoit des aides qui permettent aux employeurs d’embaucher ceux que certains nomment déjà la « génération Covid ». France Relance offre des mesures d’aide à l’apprentissage (2,7 milliards) et à l’embauche des jeunes (1,1 milliard) ; il cible surtout les catégories de population qui s’intègrent le moins facilement sur le marché du travail ou qui sont les plus fragiles : 1,3 milliard pour l’accompagnement renforcé et personnalisé des jeunes vers l’emploi, ce qui permet de proposer 300.000 parcours d’accompagnement et d’insertion sur mesure.

Malheureusement, certaines entreprises abusent des dispositifs. La ministre du Travail a déjà mis en garde celles qui abusent du chômage partiel ou des accords de performance collective. Ce type d’accord peut parfois masquer un chantage au maintien à l’emploi en « contrepartie » d’une baisse des salaires et faciliter les licenciements à moindre coût : celles et ceux qui n’acceptent pas la ou les modifications de leur contrat de travail perdent leur emploi.

Pour que les Français adhèrent au plan de relance, il est nécessaire d’introduire un minimum de contrôle et de conditionnement des aides aux entreprises. Bruno Le Maire avait exigé que, pour bénéficier des prêts garantis par l’Etat, les entreprises ne versent pas de dividendes à leurs actionnaires et aient leur siège social en France. Faut-il alors demander aux entreprises des contreparties à la baisse des impôts de production ? Evitons les décisions venues d’en haut. Faisons confiance aux partenaires sociaux sur le terrain. Il pourrait être prévu un avis conforme du comité social et économique sur l’utilisation des aides versées aux entreprises.

La relance française avance, mais ne réussira que si on adopte la bonne méthode, celle de la concertation avec les territoires et les partenaires sociaux. Pour réussir, le plan de relance doit redonner confiance aux acteurs économiques et sociaux, aux entreprises, aux salariés, aux investisseurs, aux consommateurs.

Par Aude de Castet, Dominique Villemot et Jacky Bontems, membres du Comité Exécutif TdP et du think tank Démocratie Vivante.

Tribune originale dans “Les Echos”, 19 octobre 2020

 

“Tuer un enseignant, c’est attaquer l’école et assassiner la République ! C’est l’objectif assumé de l’islamisme qui, par la décapitation de Samuel Paty, professeur d’histoire-gé , est monté d’un cran dans l’horreur. C’est de la barbarie à l’état pur.

Une grande voix de la littérature algérienne, Boualem Sansal, auteur du livre “2084. La fin du monde” dénonce inlassablement l’aveuglement des gouvernants occidentaux face à la montée de l’islamisme et la cible privilégiée que représente la France quant à la volonté de conquête de cet islam dévoyé. Et cette terrible actualité plaide pour lui.

C’est encore ce même grand écrivain francophone qui alerte dans de nombreuses interviews de la situation de quartiers entiers en France échappant aux lois de la République. L’islamisme y règne en maître et véhicule ses règles, du fait de la démission ou du clientélisme de certains élus locaux. Dans ce contexte, la France une et indivisible se fissure sous nos yeux face aux coups de boutoir des anti-républicains et des idéologues radicaux qui veulent la voir se fracturer, s’effondrer.

Ce que l’islamisme veut détruire en France, comme dans le monde, c’est ce que l’humanité a construit patiemment depuis des siècles : le libre examen, la libre expression, l’esprit critique, l’égalité entre les femmes et les hommes, la liberté de conscience que garantit la laïcité. C’est cet héritage que l’école et les enseignants transmettent aux jeunes dont ils ont la charge au nom de la République.

C’est pourquoi les enseignants sont en première ligne dans la guerre contre l’islamisme. Sans doute aurions-nous pu en prendre conscience plus tôt et les protéger au lieu de “mettre sous le tapis” les alertes que les chefs d’établissement font remonter à une hiérarchie trop souvent sourde au désarroi des professeurs laissés à eux-mêmes face à des situations de plus en plus difficiles.

L’hésitation de l’État à sanctionner les parents connus pour leur engagement islamiste, voulant imposer le voile au collège de Creil en 1989, a été le début du renoncement. Déjà, les islamistes testaient la résistance de la République à affirmer ses valeurs.

Trente ans après, ayons le courage d’affronter un ennemi qu’il faut nommer sans ambiguïté : l’islamisme qui n’a rien à voir avec une religion mais qui est un projet politique dont le but est la destruction de la démocratie. C’est par l’école que la République s’est construite, c’est par l’école qu’elle se défendra et qu’elle vivra en revendiquant son message d’universalisme.

Encore faut-il donner à ceux qui la servent les moyens d’accomplir leur mission. La formation des enseignants n’aborde qu’occasionnellement les problèmes qu’ils rencontreront dans leur classe. Quand aborde t-on réellement la réalité du métier dans les instituts de formation ? Quand forme t-on les jeunes enseignants à la laïcité et à la manière de la faire vivre dans des classes de plus en plus difficiles ?

C’est une vraie formation professionnelle qui permettra aux enseignants de résister aux pressions extérieures. L’école doit rester l’espace sacré où le jeune acquiert les connaissances, les compétences et la culture qui lui donneront l’esprit critique nécessaire pour l’éloigner du fanatisme.

Mais l’école ne pourra rien si la société elle-même montre des signes de renoncement et d’affaiblissement. Le pire ennemi du pacte républicain est sans doute la complaisance que les islamistes ont su utiliser pour avancer dans leur projet mortifère. Tariq Ramadan et d’autres prédicateurs radicaux ont été trop souvent les bienvenus dans des colloques.

Sous prétexte de lutter légitimement contre les discriminations, certains milieux ont vu dans le message islamiste souvent masqué une nouvelle lutte des classes. Tariq Ramadan et d’autres prédicateurs radicaux ont été trop souvent les bienvenus dans des colloques où le message des Frères musulmans était écouté avec bienveillance. Cette complaisance ne peut plus être tolérée. Ce n’est pas de complaisance dont les enfants de milieux défavorisés, souvent issus de l’immigration ont besoin, mais d’égalité réelle devant l’exigence, l’excellence et la réussite.

Aujourd’hui, l’émotion réunit l’ensemble de la Nation. Qu’en sera-t-il demain ?

Lors de deux discours courageux au Panthéon et aux Mureaux, le président de la République a rappelé les principes qui fondent le pacte républicain et proposé des dispositions qui doivent rapidement se concrétiser dans une loi.

Un tel texte sur la laïcité ne peut être compris par nos concitoyens que s’il est porté par l’ensemble des républicains de gauche comme de droite. C’est ce dépassement des clivages partisans qui redonnera sa force à la laïcité  sa place à l’école et les moyens à la République de combattre l’ennemi islamiste.”

Par Najwa El Haïté, déléguée nationale adjointe et Yves Durand, président du Conseil national TdP

Tribune originale parue dans “Marianne”, 18 octobre 2020

Que se passe-t-il dans notre pays pour que l’on y observe une telle dégradation du climat et des rapports humains ?

A Bayonne, un chauffeur de bus, père de famille, a été sauvagement assassiné pour avoir simplement fait son travail de rappel à l’obligation de s’acquitter d’un titre de transport. L’arrestation des suspects de cette agression n’a en rien dissuadé sa réplique, sur plusieurs réseaux de transport publics. Ces derniers, jours, la maire de Lille comme le maire EELV de la paisible cité bordelaise en ont appelé au renforcement des effectifs de police face à une escalade alarmante des violences physiques dans leur ville. Le mouvement des Gilets jaunes fera date dans l’histoire des manifestations sociales par son total affranchissement des règles et des codes revendicatifs établis, et surtout par les déchaînements de violences matérielles et verbales qui l’ont accompagné, jusqu’à la mutilation hautement symbolique de la Marianne de l’Arc de Triomphe.

A la mairie de Paris, l’affaire Girard-Coffin constitue le marqueur d’une évolution à l’américaine de l’expression politique. Et si Anne Hidalgo a eu le courage louable de ne rien céder à l’air du temps qui exalte la « cancel culture », c’est-à-dire une ambiance de lynchage et de bannissement public, il s’est trouvé un chef de parti, Julien Bayou, pour la justifier et la théoriser au nom de la supériorité de l’éthique sur le droit. Le parallèle entre des voies de faits sur personnes, que l’on range habituellement dans la rubrique des faits divers, et l’acharnement public à l’encontre d’un élu, coupable de rien d’autre que d’entretenir des relations avec une personnalité sulfureuse, peut paraître cavalier.

Mais va-t-on pousser l’inhumanité à stigmatiser, par amalgame, des visiteurs ou amis de condamnés, de criminels ou de déviants ? S’il est pleinement justifié en démocratie de mener des combats collectifs d’avant-garde, peut-on pour autant exalter la haine publique contre des personnes quand on n’en est pas soi-même victime, et a fortiori quand rien ne les incrimine ? Au nom de quel ordre moral immanent, des lynchages médiatiques deviendraient-ils plus légitimes que des procédures de justice contradictoires, au risque de cautionner une société de règlements de compte permanents ?

N’oublions jamais que les pires totalitarismes ont prospéré sur des justifications morales supérieures. C’est là précisément, dans la dénégation du droit et du pacte républicain, qu’il peut y avoir un rapport entre des règlements de compte au couteau et des règlements de comptes politiques.
On nous explique que ces manifestations de violence constituent l’expression de ceux qui n’ont que l’Internet pour prendre la parole et faire entendre leur voix. Mais est-ce assez pour en justifier les modalités ? Et quelle société irrespirable de délation généralisée, de traque et d’excitation des haines nous promettent-ils, quand la plupart ne se déplacent même plus pour voter ?

Ces évolutions ne constituent pas des progrès, mais des régressions alarmantes que l’on a trop connues à des époques troublées et qui menacent notre art de vivre en société. Une ferme restauration du vivre ensemble républicain et de l’Etat de droit s’impose, sauf à s’exposer à des lendemains qui déchantent.”

Par Gilles Savary, délégué général de Territoires de Progrès

Tribune originale parue dans l’Opinion, 5 août 2020

Les écologistes métropolitains résistent à considérer certaines préférences françaises, comme la maison individuelle, ses représentations en matière de qualité de vie, d’éducation et de sécurité. Les fractures territoriales et sociales auront raison de ce déni pour au moins trois raisons. 

D’une part, la concentration accrue de l’emploi dans les pôles urbains et la hausse du coût du foncier ont contribué à pousser nombre de nos concitoyens dans les périphéries. D’autre part, les temps de contacts avec les villes centres se font avec un recours massif à la voiture individuelle thermique. Avec elle, augmentent l’empreinte environnementale, l’artificialisation des sols et s’éloignent les perspectives d’ascension sociale, les bassins d’emploi et les réseaux éducatifs. Enfin, avec l’évolution des modes de consommation, la dévitalisation des cœurs de ville – même si les efforts de la puissance publique sont considérables en la matière – un nombre croissant de citoyens ressent un sentiment de solitude et de délaissement. 

La crise sanitaire annonce un changement des perceptions. La prise de distance apparaît désormais comme un potentiel de richesses quand la métropole s’engorge et renvoie à l’idée de promiscuité, de pollutions, de mauvaise santé, et de vie chère. Plus profondément, le territoire de la “ville moyenne”, entre bourg rural et 100 000 habitants, est désormais plébiscité par près de trois-quarts français. Selon un récent sondage de l’IFOP (2019), il représente tout à la fois un plafond de leurs attentes et un plancher de perspectives. Il regroupe le tiers de la population française, des quartiers prioritaires et des établissements de santé ainsi que les succursales des Universités. « Trait d’union » entre ruralité et espaces métropolitains, ce territoire dispose de la taille critique pour faire face à l’arrivée de nouvelles populations. 

Cela oblige à des coutures urgentes, pour mieux filer la trame d’une économie fondée sur ce qui marche déjà. En accompagnant les individus et en s’appuyant sur des attentes populaires.

Par exemple, un «droit à la mobilité durable» doit offrir une solution de déplacement à chacun sans recours systématique à la voiture individuelle. Un «droit à l’émancipation sociale», se déclinerait sur un «compte personnel», sous forme de points, cumulables et convertissables pour accéder aux besoins fondamentaux : formation, ancienneté, mutuelle, aide au déménagement, garantie jeunes, cours du soir pour adultes qui souhaiteraient jouer une deuxième chance comme en Scandinavie, etc. Ce compte pourrait être abondé par l’État, les accords de branche et les régions. 

Les circuits courts, l’alimentation saine, l’économie du réemploi et du recyclage, la diffusion d’une culture du vélo, la valorisation énergétique ou l’isolation constituent des mailles connues de développement et de réussites pour ces territoires. Pour accroitre les effets du plan de relance sans précédent en discussion à l’Assemblée, elles doivent être renforcées. À l’image d’expériences au Canada ou au Japon, des sociétés de développement commercial mobilisent entreprises et associations de quartiers autour de « banques de commerces vides » pour diminuer la vacance. En France, des villes dynamiques utilisent monnaies complémentaires et des préemptions ciblées pour accroître l’impact de la consommation sur le tissu local.

Demain, avec la généralisation du Très-Haut-Débit, la voiture autonome, nous améliorerons la compétitivité globale des villes moyennes. Les utilisations du foncier seront optimisées dans sa capacité naturelle à rendre des services écosystémiques. Par exemple, l’arbre réduit certes l’impact des pollutions mais sa capacité à se substituer à des réseaux classiques pour filtrer l’eau reste encore sous-estimée.

Enfin, des développements industriels locaux doivent être accélérés sur l’hydrogène décarboné et la méthanisation à l’image de nos voisins allemand et portugais.

Nous faisons le pari d’un socle productif pour chaque territoire en nous appuyant sur des relocalisations choisies et des déconcentrations supplémentaires d’administrations centrales. La production de réseaux locaux d’énergies renouvelables entre bourgs et villes moyennes et l’émergence de centrales de grandes tailles (méthanisation, éolienne, agri voltaïque) seront autant de charpentes de la maison France. D’autant plus solides qu’elles seront issues des territoires qui n’ont pas encore déployés tous leurs atouts.

Osons le temps de la ville moyenne, source de relance économique sociale et écologique !

Par Hélène Roques, Jean-Marc Fabius (fondateur de Green LightHouse Développement) et Jean-Marc Pasquet (think tank Novo Ideo), membres du Comité Exécutif de “Territoires de Progrès”

Tribune originale parue dans “La Tribune” du 22 juillet 2020.

Avec notre groupe de travail «L’économie face aux défis de la transition»