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La crise sanitaire du coronavirus constitue incontestablement un événement hors norme qui s’imprimera dans le cours de nos sociétés et, comme toutes les crises de cette rare ampleur, qui constituera une rupture cognitive, idéologique et politique majeure.

Elle ne fera pas l’économie d’une sérieuse introspection sur nos systèmes sanitaires ainsi que sur le sens et la redéfinition de nos modèles de société.

Si la métaphore de la guerre, employée par le Président de la République, a un sens, c’est celui d’abord de nous révéler que, à l’instar d’une agression militaire sur notre sol, elle fait un nombre considérable de victimes, qu’elle nous menace tous, qu’elle sollicite un combat collectif, mais aussi qu’elle exacerbe nos inégalités de conditions et d’efforts, qu’elle a ses rationnés et ses profiteurs,  ses arrières et son front,  et que, comme toujours, ce dernier est tenu par les enfants du petit peuple qui y exposent leurs vies : en 1914, le petit prolétariat rural, en 2020 les personnels de santé, de nettoyage, de collecte des déchets, de caisses, de services à domicile, d’EHPAD, de convoyage des malades et des défunts, de maintien de l’ordre public, etc.

Comme une guerre, cette crise débouchera sur un champ de ruines économiques et de graves difficultés sociales.

Les Français sont d’autant plus désemparés face à ses ravages, qu’ils ont longtemps été entretenus dans l’idée d’être un phare du monde et ont longtemps cru à la supériorité de leur système de santé, classé le meilleur au monde par l’OMS en 2000.

Ils réalisent amèrement qu’ils ne font guère mieux que toute autre nation comparable, malgré le plus haut niveau mondial de prélèvements obligatoires.

Ce qui étonne le plus dans ce contexte, c’est l’ingénuité de certains étonnements : on découvre qu’une gestion trop exclusivement budgétaire de l’hôpital ne fait pas une politique de santé publique, mais aussi que nos dépenses de santé sont pourtant parmi les plus élevées du monde.

> on découvre qu’il est plus confortable de vivre dans un pavillon de province entouré d’un écrin de verdure que dans un logement de cité populaire à Aubervilliers ou une chambre de bonne parisienne.

> on découvre un système de valeurs inversé où les professions les plus essentielles à notre vie collective, qui ne se réduisent pas aux professions de santé, sont aussi les moins bien payées.

> on découvre que l’on ne produit pas tout en France ni en Europe, y compris dans des secteurs aussi stratégiques que les médicaments, les réactifs chimiques  et les matériels de santé.

> on découvre que la surpopulation de la planète, la déforestation et la sur-mobilité démultiplient les risques de pandémie mondiale.

> on découvre que nos villes confinées et nos véhicules immobilisés ne polluent plus.

Après les précédents du Sida dans les années 80 et du H1N1 en 2009, on a la confirmation planétaire qu’il n’y pas pire crise à gérer qu’une crise sanitaire provoquée par une maladie virale inconnue aux remèdes inconnus.

Certes, toute crise charrie ses prédicateurs et ses visionnaires rétroactifs dont seule l’excessive timidité, ou de pieuses amnésies, expliquent qu’ils ne nous aient pas prévenus du risque et de ses solutions avant qu’il ne survienne.

Certes, une telle catastrophe prête à l’humilité et nous invite à accorder pour l’avenir une plus grande attention aux quelques rares alertes de scientifiques, de philosophes, de militaires ou d’acteurs de la mondialisation qui nous avertissaient que nous y étions exposés.

Mais, malgré tout, elle a témoigné de vertus civiques et humaines des Français que l’on croyait définitivement enfouies sous l’individualisme, que ce soit l’admirable abnégation des professionnels de santé et de certains services essentiels, ou la profusion des solidarités qui se manifestent dans l’épreuve.

Et puis, n’en déplaise aux fâcheux ou aux opportunistes de malheur, on a incontestablement assisté à un sursaut de l’État particulièrement réconfortant et spectaculaire du sommet à la base des administrations, que ce soit dans les moyens mobilisés, la rapidité d’exécution des décisions, l’assouplissement des procédures, malgré des conditions de travail très dégradées.   

Mais au sortir du confinement, on va découvrir très vite qu’il n’y a pas d’argent public définitivement magique et qu’à l’urgence sanitaire va succéder une urgence économique moins morbide, mais tout aussi impérieuse.

Le Président de la République et la quasi-totalité des gouvernements ont décidé de faire face à la crise sanitaire “quoi qu’il en coûte”, mais ce “quoi qu’il en coûte” ne sera pas transposable à la gestion de la crise économique, car c’est l’économie, in fine, qui paye le “quoi qu’il en coûte”, à moins que l’on ne recoure aux vieux subterfuges de l’inflation pour les uns ou des dévaluations pour les autres, pour faire payer le peuple.

Des économistes se réjouissent que l’on en revienne à un moment keynésien quasi pur, en préconisant des dépenses publiques sans compter.

Nous devrons assurément revoir nos hiérarchies sociales de rémunérations et revaloriser très significativement les salaires en fonction d’une échelle d’utilité sociale des métiers.

Nous devrons en trouver le financement en resserrant l’échelle des revenus et par une fiscalité plus juste sans pénaliser le financement de l’investissement productif.

Nous devrons introduire de nouvelles règles d’imposition du capital selon qu’il est ou non réinjecté dans l’économie.

Nous devrons envisager un nouveau mode de vie et de nouveaux outils multilatéraux et européens d’intervention contre les atteintes humaines aux équilibres écologiques et climatiques de la planète.

Il faudra revoir nos priorités de santé publique et procéder à une réforme de notre système de santé qui, en dépit de sa formidable adaptabilité à la crise, a montré des limites malgré un niveau de dépenses comparable à celui de l’Allemagne.

Il faudra redéfinir les fondements de notre souveraineté sanitaire, mais aussi industrielle et militaire, à l’échelle nationale comme à l’échelle européenne.

Mais revaloriser les salaires et soutenir notre demande intérieure bénéficiera largement aux pays étrangers tant que nous ne disposerons pas d’une industrie capable de satisfaire à l’essentiel de nos besoins de consommation. Il faudra ne pas lâcher la proie pour l’ombre, et persévérer également dans une politique de l’offre indispensable au rétablissement d’une plus grande indépendance industrielle qui commençait tout juste à manifester quelques résultats avant la crise.

Si l’on doit tirer des enseignements utiles de l’Allemagne ou des Scandinaves à cet égard, c’est que notre redressement économique nécessitera un large consensus, ainsi que la mobilisation de la nation pour la réussite de nos entreprises, plutôt qu’une résurgence aveugle et revancharde d’une lutte des classes autodestructrice.

Ce qui nous distingue vraiment de l’Allemagne et de la plupart des autres pays développés, c’est un climat politique et social infiniment moins favorable à l’entreprise en général, et à l’industrie en particulier. Il ne faut donc pas s’étonner outre mesure que la mondialisation ait offert des lignes de fuite à des pans entiers de notre industrie. Les torts sont partagés mais ils s’auto-entretiennent. Ce qu’enseignent l’Allemagne et d’autres pays, c’est qu’il n’y a pas de fatalité aux délocalisations que nous avons subies, mais qu’il ne peut y avoir de patriotisme économique et de relocalisation industrielle dans la défiance et l’envie permanente d’en découdre.

Pourtant, un redressement rapide de notre économie sera indispensable au maintien de notre modèle social et de notre cohésion nationale. Si ce moment est celui d’un retour du keynésianisme, nous n’en profiterons vraiment qu’au sein de l’Europe et au prix d’un virage social-démocrate clairement assumé.

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