Il aura fallu que la France se porte au secours du Liban, endeuillé par un accident industriel hors normes, pour que se confirment les tensions géopolitiques à l’œuvre dans cette région du monde. Elle était placée devant un choix cornélien entre l’inaction à l’égard d’une nation amie et un soutien à un gouvernement d’associés claniques, abhorré par son peuple chauffé à blanc par la catastrophe du port de Beyrouth. Le président français a opportunément choisi une autre option, en apportant le soutien de la France aux victimes et à la société civile libanaise.

La Turquie d’Erdogan, à l’affût de toute déstabilisation dans cette zone qu’elle considère désormais comme une chasse gardée néo-ottomane, y a rapidement fait écho en dénonçant une ingérence néocolonialiste, qui a trouvé des responsables politiques français pour apporter de l’eau à son moulin. Il est bien loin le temps où une autre France portait l’idée d’un droit d’ingérence humanitaire ou se solidarisait avec les peuples du printemps arabe.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Erdogan a trouvé dans les événements de Beyrouth l’aubaine de militariser une campagne maritime de sondages pétroliers puissamment escortée, dans des eaux territoriales revendiquées par la Grèce, son ennemie héréditaire. Du coup, les Européens trouvent là, à leurs portes, une occasion de tester leur solidarité défensive et, une fois de plus, l’extrême lenteur de leur construction politique et militaire face aux emballements de l’histoire. Le gouvernement français, très esseulé en matière de défense européenne depuis le Brexit, a rapidement réagi en envoyant sa marine dans les parages, précisant que c’était en accord avec ses partenaires européens. Reste à connaître la limite de cette unanimité européenne gratuite dont la France pour le moment joue seule les voltigeurs aux côtés de l’armée grecque.

Il serait fallacieux de prétendre que l’Union européenne est restée immobile en matière de défense européenne. Elle a constitué, à l’initiative de la France, outre une diplomatie européenne et une coopération structurée permises par le Traité de Lisbonne , un embryon de défense européenne et même la préfiguration avancée d’un quartier général militaire européen avec la création du comité politique de sécurité et du comité militaire de sécurité européenne. Mais on en mesure la fragilité face à l’agressivité conjuguée de la Russie de Poutine et de la Turquie d’Erdogan qui fondent leurs politiques intérieures sur la vieille stratégie de l’incident de frontière et de la revanche de l’histoire.

L’heure n’est plus à « sauter comme un cabri » en implorant une Europe de la défense, mais à réaliser qu’une Europe de nations attachées à leurs souverainetés militaires, à commencer par la France nucléarisée, ne peut guère envisager que d’organiser une coalition militaire robuste entre Etats européens plutôt qu’une illusoire armée européenne. Il ne faut pas souhaiter d’escalade en Méditerranée, mais il serait rassurant que les Européens tirent rapidement les conclusions de l’agressivité ostensible que leur manifeste un « allié » de l’Otan, et accélèrent la construction de leur propre « Otan européenne ». Ils y trouveraient l’agrément de rééquilibrer leur relation de plus en plus équivoque avec les Etats-Unis. Encore faut-il que les Européens les plus exposés aux menaces soient convaincus que nous sommes prêts à mourir pour Varsovie ou Athènes.”

– Gilles Savary, ancien député PS de la Gironde et délégué général de Territoires de Progrès.

Tribune originale parue dans l’Opinion, le 22 août 2020

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