Pour autant la France n’a pas été exempte d’ambiguïtés vis-à-vis de la construction européenne, considérant qu’elle lui offrait l’opportunité de prolonger une forme de leadership politique international, en compensation de la perte de l’empire.

La gauche socialiste française n’a guère été franchement européenne que par adhésion disciplinée à l’engagement européen inspiré de François Mitterrand, manifestant une réticence fondamentale à adhérer à un espace économique et commercial libéral, avec pour seule ambition de lui imposer son modèle social sans concéder cependant des compétences sociales à l’UE.

La droite française, gaulliste en particulier, n’a conçu l’Europe que comme l’opportunité de redonner à la France un leadership politique international dans un contexte de désarmement militaire et diplomatique de l’Allemagne, et de consolider sa domination agro-industrielle, sans rien concéder de la souveraineté nationale.

La France a trouvé dans la construction économique de l’Europe, à la fois la garantie d’un pouvoir d’achat international et d’un niveau de vie supérieurs à ce que lui auraient autorisé ses fondamentaux économiques nationaux, et l’aubaine de lui faire endosser des réformes libérales, que tous ses gouvernements approuvaient à Bruxelles, mais qu’elle hésitait à défendre au niveau national.

Cette posture ambigüe largement partagée par la classe politique française a longtemps consisté à faire endosser par la construction européenne des faiblesses ou des déclins spécifiquement français, que d’autres Etats-membres n’éprouvaient pas dans un même environnement européen, à l’exemple de la désindustrialisation et du chômage de masse français.

La schizophrénie européenne des grands partis de gouvernement français est à la source du rejet du projet de Traité Constitutionnel européen par le référendum de 2005, alors qu’elle en était à l’initiative et que les Européens en avaient confié à la France la Convention préparatoire.

Cette nouvelle dérobade paradoxale de la France, ajoutée à son décrochage économique par rapport à l’Allemagne, s’est finalement traduite par la reconnaissance implicite de la part des autres Etats-membres du leadership politique allemand qui s’est affirmé et installé sous le mandat de la Chancelière Angela Merkel.

Cet épisode particulièrement malencontreux a conduit l’UE, qui devait impérativement réformer ses Institutions pour les adapter à l’élargissement, à adopter le Traité de Lisbonne en des termes peu différents du projet de Traité Constitutionnel et à entretenir la fracture politique que ce dernier avait révélée au sein du Parti Socialiste et de la gauche française.

C’est pourquoi nous considérons que s’il est une clarification impérieuse à opérer pour l’avenir de la gauche, c’est celle de sa ligne européenne.

Territoires de Progrès se situe clairement dans la ligne pro-européenne de l’héritage politique légué par François Mitterrand et Jacques Delors, qui suppose une poursuite, voire une accélération de l’intégration européenne à la lumière des évolutions internationales actuelles.

Nous considérons que nous sommes Européens au même titre que Français, et que notre identité nationale se nourrit de notre condition d’Européen.

Il nous apparaît nécessaire de faire cohabiter dans les esprits et dans les actes cette double appartenance auprès des jeunes générations.

Pour avoir récusé ou esquivé le débat récurrent sur l’identité européenne au profit de controverses compliquées sur l’identité institutionnelle de l’UE, la construction européenne, par ailleurs mal assumée par l’Etat, la classe politique et la presse nationale, est devenue un bouc émissaire bureaucratique idéal pour les eurosceptiques et europhobes qui lui opposent la chair des identités nationales.

Par ailleurs les bouleversements considérables de notre époque et l’impression d’une Europe bureaucratique, lointaine, supranationale et incontrôlable ont suscité un amalgame paradoxal entre les vertiges de la mondialisation et la construction européenne.

Paradoxal, car il n’est guère d’Etat européen, à l’exception peut-être de l’Allemagne, qui dispose des ressources économiques et politiques nécessaires pour prétendre affronter seul les nouveaux rapports de force mondiaux face à la Chine, aux USA, aux émergents, et aux GAFAM.

L’Europe elle-même, qui représentait 30 % du PIB mondial en 2016, n’en représente plus que 17 % aujourd’hui.

Il découle de ces tentations nationalistes des records d’abstention aux élections européennes et de récurrentes offensives politiques contre l’UE de la part de partis nationaux populistes. Le Brexit constitue à ce jour le débouché le plus spectaculaire de cette tendance lourde dans les opinions publiques européennes.

Il appartient à l’Europe de reconquérir les opinions publiques européennes en clarifiant la place et l’avenir du fait national et local dans le projet européen, notamment en protégeant de toute tentative de réglementation superflue les activités héritées d’usages ou de traditions ancestrales, susceptibles de susciter un sentiment de mutilation identitaire.

En d’autres termes la culture doit rester subsidiaire et demeurer l’apanage exclusif des Etats, qui devraient disposer de voies de droit permettant d’opposer un principe d’exception culturelle à tout empiétement réglementaire de l’UE.

Il est important pour la suite de la construction européenne, que les jeunes Européens puissent s’identifier clairement comme tels.

Le respect de l’appartenance nationale n’est en rien contradictoire avec la promotion de l’identité européenne. Ce qui caractérise l’Europe entre tous les continents, c’est précisément une prodigieuse diversité culturelle, linguistique, patrimoniale, paysagère, sur une si faible superficie, entre des pays et des peuples qui ont en commun d’avoir partagé la même histoire, les mêmes espérances, les mêmes croyances, les mêmes drames, les mêmes progrès scientifiques, les mêmes héritages musicaux, littéraires, picturaux, et qui manifestent fondamentalement une même sensibilité et une même vision du monde, de Dublin à Varsovie, de Lisbonne à Stockholm.

Cette singularité qui est traduite dans la devise de l’UE « l’unité dans la diversité » tient évidemment à son histoire commune, à l’influence des Grecs et des Romains, au développement spirituel, politique et architectural de la chrétienté, au déploiement européen des dynasties royales, aux incessantes guerres de conquête et d’occupation entre Européens, à l’héritage des Lumières, à la révolution industrielle et aux découvertes scientifiques et techniques européennes, aux souffrances des deux guerres mondiales, dernières grandes guerres européennes, aux retrouvailles de la chute du Mur.

« Qu’avons-nous à faire ensemble ? » interrogent les eurosceptiques. Tout simplement, à l’image d’une famille, nous avons à vivre sous un même toit.

Chapitre 6, avant-propos | La « Pax europeana » : un engagement d’identité et d’indépendance

Chapitre 6 | 6.2  Assumer le bilan de la construction européenne

Chapitre 6 | 6.3  Développer une « Europe à options » dans le cadre des Traités actuels

Chapitre 6 | 6.4  Aller vers les solidarités budgétaires et fiscales

Chapitre 6 | 6.5  D’une Europe des appels d’offres à une Europe des choix industriels

Chapitre 6 | 6.6  Vers une Europe des convergences sociales

Chapitre 6 | 6.7  Investir dans la jeunesse européenne

Chapitre 6 | 6.8  Une Europe qui protège dans un monde dangereux

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