Que se passe-t-il dans notre pays pour que l’on y observe une telle dégradation du climat et des rapports humains ?

A Bayonne, un chauffeur de bus, père de famille, a été sauvagement assassiné pour avoir simplement fait son travail de rappel à l’obligation de s’acquitter d’un titre de transport. L’arrestation des suspects de cette agression n’a en rien dissuadé sa réplique, sur plusieurs réseaux de transport publics. Ces derniers, jours, la maire de Lille comme le maire EELV de la paisible cité bordelaise en ont appelé au renforcement des effectifs de police face à une escalade alarmante des violences physiques dans leur ville. Le mouvement des Gilets jaunes fera date dans l’histoire des manifestations sociales par son total affranchissement des règles et des codes revendicatifs établis, et surtout par les déchaînements de violences matérielles et verbales qui l’ont accompagné, jusqu’à la mutilation hautement symbolique de la Marianne de l’Arc de Triomphe.

A la mairie de Paris, l’affaire Girard-Coffin constitue le marqueur d’une évolution à l’américaine de l’expression politique. Et si Anne Hidalgo a eu le courage louable de ne rien céder à l’air du temps qui exalte la « cancel culture », c’est-à-dire une ambiance de lynchage et de bannissement public, il s’est trouvé un chef de parti, Julien Bayou, pour la justifier et la théoriser au nom de la supériorité de l’éthique sur le droit. Le parallèle entre des voies de faits sur personnes, que l’on range habituellement dans la rubrique des faits divers, et l’acharnement public à l’encontre d’un élu, coupable de rien d’autre que d’entretenir des relations avec une personnalité sulfureuse, peut paraître cavalier.

Mais va-t-on pousser l’inhumanité à stigmatiser, par amalgame, des visiteurs ou amis de condamnés, de criminels ou de déviants ? S’il est pleinement justifié en démocratie de mener des combats collectifs d’avant-garde, peut-on pour autant exalter la haine publique contre des personnes quand on n’en est pas soi-même victime, et a fortiori quand rien ne les incrimine ? Au nom de quel ordre moral immanent, des lynchages médiatiques deviendraient-ils plus légitimes que des procédures de justice contradictoires, au risque de cautionner une société de règlements de compte permanents ?

N’oublions jamais que les pires totalitarismes ont prospéré sur des justifications morales supérieures. C’est là précisément, dans la dénégation du droit et du pacte républicain, qu’il peut y avoir un rapport entre des règlements de compte au couteau et des règlements de comptes politiques.
On nous explique que ces manifestations de violence constituent l’expression de ceux qui n’ont que l’Internet pour prendre la parole et faire entendre leur voix. Mais est-ce assez pour en justifier les modalités ? Et quelle société irrespirable de délation généralisée, de traque et d’excitation des haines nous promettent-ils, quand la plupart ne se déplacent même plus pour voter ?

Ces évolutions ne constituent pas des progrès, mais des régressions alarmantes que l’on a trop connues à des époques troublées et qui menacent notre art de vivre en société. Une ferme restauration du vivre ensemble républicain et de l’Etat de droit s’impose, sauf à s’exposer à des lendemains qui déchantent.”

Par Gilles Savary, délégué général de Territoires de Progrès

Tribune originale parue dans l’Opinion, 5 août 2020

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