Monsieur le président de la République,

En 2020, vous avez fait un rêve : bâtir un islam en France, respectueux de nos valeurs républicaines, libéré des influences étrangères, structuré et transparent dans ses financements.

Mais à nouveau, ce rêve n’est-il pas en train de se transformer en cauchemar ? En effet, que ce soit François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande, nombreux sont les présidents de la République qui se sont cassés les dents en voulant organiser la deuxième religion de France qui ne dispose pas d’un clergé structurel et donc d’instance représentative au niveau national à la différence des autres religions, catholique, protestante et juive.

Cela s’explique par le fait que l’islam sunnite est une religion individuelle et de conscience. Le fidèle n’a de compte à rendre qu’à Dieu. Il est par essence non assujetti à une quelconque autorité religieuse. Pour ma part, en tant que Française de confession musulmane, je ne me sens pas représentée par les diverses associations cultuelles musulmanes existantes en France qui s’arrogent le droit de représenter la « communauté musulmane ». Je pense d’ailleurs ne pas être un cas isolé.

Les rapports de l’Institut Montaigne révèlent que la majorité des Français de confession musulmane se sent avant tout laïque et veut vivre sa religion comme elle l’entend.

Mais dans le monde profane, l’État, garant du libre exercice des cultes, a besoin d’un interlocuteur et s’inquiète à juste titre de l’influence grandissante de l’islam rigoriste chez les plus jeunes en recherche de spiritualité.

Or toutes les tentatives lancées par les différents gouvernements en place pour organiser l’islam sunnite en France ont échoué. On se souvient en 1990 du Corif (Conseil de Réflexion sur l’Avenir de l’Islam de France) créé par Pierre Joxe ; en 1993 du Conseil des Représentants des Musulmans de France mis en place par Charles Pasqua en parallèle du Corif ; en 1999, de la consultation des représentants des principales sensibilités musulmanes sur l’organisation du culte musulman en France lancée par Jean-Pierre Chevènement, relayée par Daniel Vaillant puis en 2002 par Nicolas Sarkozy avec ses ajouts. Des élections ont été organisées les 6 et 13 avril 2003, dans toute la France, 4 032 grands électeurs ont été désignés par 995 mosquées françaises et constituaient l’assemblée électorale. Le nombre d’électeurs par mosquée a été déterminé en fonction de la surface de la mosquée. C’est ainsi que le Conseil français du Culte musulman (CFCM) vit le jour. Les autorités françaises avaient, enfin, des raisons d’espérer avoir un interlocuteur bien identifié représentant l’islam en France.

Mais, la volonté hégémonique de la Mosquée de Paris, les rivalités internes entre les fédérations de l’islam sunnite sous influences étrangères composant le CFCM n’ont eu de cesse de saborder ce long travail.

Et l’histoire se répète inlassablement. Vous en êtes à votre tour victime monsieur le président de la République. A l’heure où vous annoncez la fin des imams détachés et que vous missionnez le CFCM pour créer un Conseil national des Imams, voilà que les querelles reprennent pour les mêmes raisons, contrariant votre volonté de mettre fin à l’islam consulaire source de tensions et de désorganisation du culte musulman.

Aussi en 2021, je m’interroge : pourquoi la solution ne viendrait-elle pas des femmes ? Pourquoi les pouvoirs publics français ne s’intéresseraient pas plus sérieusement aux initiatives menées par des femmes imams, des théologiennes et islamologues porteuses d’une vision plus égalitaire et ouverte de l’islam ? Il s’agit d’en faire aussi des interlocutrices crédibles de l’État.

En France, Kahina Bahloul, Eva Janadin ou Anne-Sophie Monsinay, en faisant le choix de devenir imam, ont rappelé que rien n’interdit dans le Coran à une femme de diriger la prière. D’ailleurs, dans la tradition prophétique, il apparaît qu’une femme, Oum Waraqa, a été désignée par le prophète Mahomet pour conduire la prière dans une assemblée mixte.

Aussi, il est bon de rappeler que l’infériorité de la femme a surtout été théorisée dès le Xe siècle par une vision et une lecture patriarcale voire misogyne du Coran.

Cette vision libérale de l’islam doit pouvoir coexister pacifiquement avec le courant orthodoxe majoritaire comme l’évoquait très justement Antoine Menusier, auteur de l’ouvrage « le Livre des indésirés  » paru aux éditions du Cerf en janvier 2019.

Regardons également ce qui se passe en dehors de nos frontières. Des femmes comme Asma Lamrabet, médecin et écrivaine marocaine ; Chahla Chafiq-Beski, sociologue et écrivaine iranienne ; l’imam danoise Sherin Khankan ou la chercheuse tunisienne Hela Ouardi et bien d’autres sont aussi porteuses d’un discours de renouveau de l’islam notamment en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Elles sont souvent invitées dans des colloques en France et en Europe pour débattre quant à la façon de libérer la religion musulmane d’interprétations obscurantistes et inégalitaires. Ces femmes courageuses ne restent pas qu’entre elles. Elles partagent leurs réflexions et leurs recherches avec des intellectuels de la gente masculine également convaincus de leurs positions.

Monsieur le président de la République, je terminerai mes propos en insistant sur le travail salutaire de ces femmes et de l’absolue nécessité de leur présence dans le débat public.

Je pense que la France gagnerait à leur accorder la place qu’elles méritent. Cela contribuerait à faire évoluer les mentalités et à unir toutes les forces vives face à des ennemis communs : le fanatisme religieux et l’islamisme terroriste.

Par Najwa El Haïté, déléguée nationale adjointe Territoires de Progrès, avocate et adjointe au maire d’Evry-Courcouronnes

Tribune originale parue sur le site de L’Obs, le 11 janvier 2021

2 réponses
  1. Guillamaud Jacques
    Guillamaud Jacques dit :

    Tout à fait d’accord avec votre lettre au Président de la République. Seules les femmes pourront démêler l’écheveau de la confusion créée par les hommes qui ne visent qu’à s’arroger des pouvoirs personnels. Les problèmes de société résultant de la radicalisation ne disparaîtront que par l’éducation des enfants dès le plus jeune âge. Seules les femmes imams pourront entraîner les femmes, radicalisées par leur soumission aux hommes, qui continuent à perpétuer des pratiques incompatibles avec le vivre-ensemble républicain (excision, port du voile, domination masculine, brutalité…),

    Répondre

Commentez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *