Jacky Bontems et Aude de Castet, vice-présidents de Démocratie Vivante, think tank de gauche pro-Macron, et co-délégués aux Relations institutionnelles (entreprises et syndicats) de Territoires de Progrès, signent une tribune qui appelle le président à revoir la question du travail dans son intégralité, et pas seulement les sujets liés à la sécurité des salariés.

« Ce n’est pas une crise, c’est un changement de monde », constatait déjà Michel Serres, à la sortie de sa Petite Poucette en mars 2012. Que nous dirait cet immense philosophe aujourd’hui s’il n’était parti quelques mois avant la propagation du virus ? Les transformations climatiques, technologiques, économiques qui s’opèrent depuis les trente dernières années étaient déjà profondes, certaines irréversibles. La crise du Covid-19 a tout accéléré. Des dérèglements se produiront encore et nous subirons d’autres «crises» sanitaire, sociale, financière ou politique…

Mais l’ampleur du phénomène mondial est tel qu’il paraît irréaliste d’imaginer rebrousser chemin. Serait-il d’ailleurs souhaitable de revenir au monde «d’avant»? Tandis que la France se déconfine, et que l’Europe tergiverse dans un monde en pleine mutation, nos concitoyens se demandent si l’on ne risque pas de retourner à nos bonnes vieilles habitudes… en pire ! L’exécutif, les entreprises et les collectivités territoriales nous ont présenté leur modus operandi des jours prochains placés sous le double signe de la «sécurité» et de la «confiance». Mais la confiance se décrète-t-elle ?

Avec le séisme du Covid-19 et ses répercussions pluridimensionnelles, les inégalités se sont accrues proportionnellement au sentiment de peur et d’angoisse. Chacun est devenu un pyromane en puissance allumant toute sorte de polémiques, quitte à exciter le populisme ambiant qui prospère sur fond de crise sociale en devenir. Notre réflexion ne peut donc pas se limiter aux modalités du déconfinement.

Pour les prochaines semaines, la stratégie de déploiement progressive et décentralisée doit s’appuyer sur la responsabilité individuelle et le sens de l’intérêt collectif avec la coopération de tous les acteurs sur la base d’un dialogue social effectif. Jean Castex a défini une feuille de route du déconfinement en lien avec les élus, la société civile organisée et les partenaires sociaux: une première pierre pour l’édification de la co-construction d’un nouveau pacte de confiance républicain social et européen. Mais il nous faut aller plus loin, anticiper le moyen et le long terme. Nous devons à présent adapter nos modes de vie, de travail, de transport, de consommation avec une visée, le temps long et une préoccupation, la cohésion sociale.

Depuis le 11 mai, le Jour 1, on parle souvent de l’inquiétude des parents, des maires et celle des professeurs face à la réouverture des écoles, mais qui mesure à sa juste valeur celle des salariés qui reprennent progressivement le chemin du travail? Dans le meilleur des cas, leur sécurité préoccupe les employeurs, mais ont-ils prévu également la question du décrochage salarial, du temps de travail qui alarment tout au temps les travailleurs?

La période dramatique que nous vivons a révélé des métiers indispensables, essentiels à la société qui étaient jusqu’alors des angles morts de notre attention, des métiers sous valorisés et majoritairement… féminins.

Les salariés qui ont eu la chance (!) de travailler sont-ils moins soucieux? Leur voix sera-t-elle entendue quand certains, proche du burn-out, ont été priés de se taire, corvéables à merci, week-end compris, en télétravail, en visio ou conférence call à la chaîne?

Non, il ne suffit pas de prévoir les questions essentielles de la sécurité individuelle ou celle des postes de travail. Il faudra envisager de prendre à bras le corps les sujets de la dés-intensification du travail, de l’avenir de l’emploi avec son cortège de plans sociaux en perspective, de la revalorisation salariale de certains métiers, et également, de la liberté individuelle face à l’obligation que prônent certaines entreprises d’effectuer des tests sur tous leurs salariés.

Si nous voulons un pacte ambitieux qui embarque les Français, il devra être repensé à l’aune d’une ardente obligation, celle d’accompagner tous nos concitoyens dans les différentes transitions.

Nous applaudissons le gouvernement qui n’accorde pas d’aides aux entreprises dont les sièges sociaux se situent dans des paradis fiscaux. Mais nous l’encourageons aller plus loin en inscrivant à l’ordre du jour des agendas économiques de Bercy la question des contreparties sociales et environnementales attachées aux aides des entreprises. Dans le même sens, des projets longs termes pourraient être favorisés grâce à des fonds qui mêlent des financements mixtes, privés/publics. Le rôle de l’État doit devenir plus prégnant dans des industries de santé publique en actionnant le dispositif «golden share» permettant de relocaliser des activités d’entreprises stratégiques pour notre pays, comme pour Sanofi Aventis avec l’objectif d’en faire un Airbus européen de la santé.

Si nous voulons un pacte ambitieux qui embarque les Français, il devra être repensé à l’aune d’une ardente obligation, celle d’accompagner tous nos concitoyens dans les différentes transitions: professionnelle, numérique, énergétique et climatique, avec le souci de ne laisser personne au bord de la route et surtout pas les plus précaires, les familles monoparentales. Autre sujet primordial à mettre à l’agenda des prochaines semaines, la place de nos aînés dans une société de la longévité. Il faudra certainement promouvoir des dispositifs reposant sur la solidarité intergénérationnelle notamment, dans l’habitat. Les débats sur la dignité humaine dans les Ehpad -ou la possibilité de rester chez soi accompagné- se sont brutalement arrêtés avec la crise sanitaire révélant au passage la dureté des métiers d’accompagnant à domicile ou dans ces établissements qui appellent à présent à obtenir du «temps humain».

Parce qu’un pacte de confiance constitue la garantie d’une société véritablement résiliente et solidaire, il est nécessaire de réunir dès à présent les acteurs du changement représentant les forces vives du Pays lors d’une grande convention nationale permettant de définir le tracé des différents chantiers qui devront être portés par un Haut-Commissariat quadripartite État/Patronat/Syndicats/Régions. Cet organisme de liaison exceptionnel devra être la courroie de transmission directe entre l’exécutif et le niveau régional permettant d’éviter l’actuel mille-feuille administratif pour un maximum d’efficacité. La confiance ne se décrète pas, elle se co-construit.»

Par Aude de Castet et Jacky Bontems – Tribune initialement parue dans Le Figaro du 25 mai 2019

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