Les images stupéfiantes qui nous sont revenues du Capitole le 6 janvier, sous les sarcasmes de tout ce que la planète compte de régimes totalitaires, édifient sur l’ampleur de la fracture qui affecte l’Amérique. Elles inquiètent sur ce que décidera d’en faire un président américain sortant qui n’a cessé de mettre sa parole publique au service d’un narcissisme délirant et d’une exacerbation des divisions et des conflits dans son pays.

La mandature de Trump est aussi une alerte sur les limites des contrepoids que des institutions démocratiques sophistiquées peuvent opposer à une dérive personnelle quand elle trouve un tel écho dans l’opinion publique. Vus de France, ces événements du Capitole nous renvoient irrépressiblement à la grimace glaçante de la Marianne défigurée de l’Arc de triomphe en novembre 2018.

Comment ne pas faire à cette occasion un parallèle entre les évolutions de nos deux vieilles démocraties, à l’histoire et aux valeurs fondatrices si proches ? Il n’a jusqu’à présent manqué qu’un Trump « à la française » pour que la crise des Gilets jaunes trouve chez nous le même débouché politique qu’aux Etats-Unis. Et nous serions bien inconséquents de nous en sentir définitivement exonérés.

En France, comme aux Etats-Unis, une profonde fracture, plus sociologique et culturelle que caricaturalement sociale ou territoriale, est depuis trente ans en combustion lente et muette au sein de la société. Sur le plan politique, elle dessine un clivage majeur entre démocrates sociaux et libéraux, qui occupent bruyamment la scène, et nationaux populistes à tropisme illibéral, dont l’audience infuse silencieusement.

Mais les orchestres de nos vieilles boutiques partisanes jouent encore bruyamment leurs partitions du siècle dernier. Ils entretiennent vaille que vaille la flamme de leurs querelles subalternes au mépris de la peau de chagrin de leurs fonds de commerce et de la participation électorale.

Faute d’ajustement de l’offre politique à cette nouvelle donne, le débat public accentue son porte-à-faux avec l’opinion publique. En France, comme aux Etats-Unis, et comme souvent dans les processus d’émergence totalitaire, c’est au nom d’atteintes feintes ou imaginaires à la démocratie que l’on assiège et que l’on discrédite la démocratie.

Aux Etats-Unis, en invoquant une tricherie électorale mensongère ; en France, en forçant le trait d’une dérive totalitaire que Jean-Luc Mélenchon, expert en amitiés tyranniques, n’hésite pas à caricaturer en « dictature ».

Il s’est installé dans nos démocraties un conformisme mondain de dénigrement systématique de tout ce qu’entreprennent ou déclarent nos représentants, qui prêtent innocemment la main à cette entreprise de démolition. Leur moindre initiative ou déclaration, quelle qu’elle soit, déclenche une hystérie polémique, systématiquement pessimiste et négative, aussi prédictible que réversible, quand ce ne sont des enchères de violences urbaines qui alimentent un doute mortifère sur l’évolution de nos démocraties.

Ce climat anxiogène et finalement répulsif laisse le champ libre aux contre-vérités simples et limpides des fakes news et des propagandes underground libérées par les réseaux sociaux. Au point que l’on ne sait plus qui, d’entre muets de l’électorat, populistes ou « majorité silencieuse », prévaudra dans les prochains scrutins.

– Gilles Savary, délégué national de Territoires de Progrès

Tribune originale parue dans l’Opinion, le 11 janvier 2021

2 réponses
  1. Alain Garès
    Alain Garès dit :

    Merci Gilles pour cette mise au point. Je pense qu’on devrait souligner davantage, comme tu le fais, le parallélisme entre les Gilets Jaunes et les partisans de Trump. C’est la vraie fracture de nos sociétés. Et à vrai dire, je nous trouve pour l’instant mal armés face à cette fracture.

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