Le premier confinement, empreint de la sidération de la pandémie, a donné lieu à un foisonnement, plus ou moins lyrique, de spéculations sur le monde d’après. Il se trouve que l’on n’y est pas encore, mais qu’il commence à esquisser quelques tendances lourdes, qui confirment plus qu’elles ne remettent en cause les ruptures et les bouleversements géopolitiques en germe depuis la fin du siècle précédent.

Tout se passe comme si la crise sanitaire constituait un formidable accélérateur de l’histoire.

D’un côté, la Chine en sort renforcée dans sa course désormais ostensible à la prééminence mondiale ; de l’autre, les Etats-Unis sont les premiers bénéficiaires du triomphe de l’ère numérique dont ils monopolisent les grands acteurs mondiaux. Quant aux Européens, et en premier lieu le pays du grand Pasteur, ils sont contraints de s’en remettre au vaccin de la Russie totalitaire pour assurer leurs campagnes de vaccination dans des délais acceptables.

Certes, ces péripéties s’estomperont au gré de l’arrivée progressive de vaccins européens, mais elles auront imprimé dans les esprits un sentiment amer de déclassement.

Le thème de la souveraineté trouve dans ce climat un débouché tribunitien d’autant plus attrayant en France que la crise sanitaire souligne notre inconséquence d’avoir laissé filer notre industrie au profit d’une spécialisation dans les services, aujourd’hui dominés par les géants du numérique.

La nécessité éclatante de réarmer notre industrie et de relocaliser ce qui peut l’être, afin de retrouver d’indispensables marges d’indépendance, notamment mais pas seulement dans le domaine sanitaire, ne peut pourtant se suffire d’incantations et d’imprécations souverainistes ou nationalistes.

L’après crise sanitaire doit représenter l’opportunité d’interroger sans esquive ni tabou les causes de notre singulière désindustrialisation depuis les années 1970, à la lumière des pays de dimension comparable, voire plus modeste, qui ont réussi à l’éviter.

On y verra que ce ne sont pas le repli mais l’adaptation ; pas l’augmentation de la dépense publique et des déficits budgétaires, sociaux, extérieurs, mais leur maîtrise ; pas les conservatismes et les corporatismes mais les réformes ; pas une surenchère de bureaucratie et de fiscalité, mais un environnement favorable à l’entreprise, qui leur ont permis de conserver leurs positions dans un monde en profond bouleversement.

L’indépendance et le niveau de vie d’une nation se nourrissent d’abord de sa performance économique.

Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire des peuples, de nation qui puisse préserver un niveau de vie décent et durablement garantir son indépendance, sans économie capable à la fois de lui assurer un niveau élevé d’emplois et de revenus et de lui permettre un approvisionnement suffisant en matières premières et composants essentiels dont elle ne dispose pas.

C’est en nous-mêmes et sur nous-mêmes, dans notre capacité à dépasser notre vieille aversion pour l’économie et les réformes structurelles, que réside la solution, plutôt que dans la tentation mortifère d’un national souverainisme de repli.

Nous en avons les moyens humains et nous disposons d’une nouvelle génération brillante et décomplexée aujourd’hui tentée par l’expatriation, qui nous permettent d’y prétendre.

Ce sera l’enjeu majeur du prochain quinquennat.

Les Français y adhéreront si la reconquête économique s’accompagne d’une politique déterminée de justice sociale et de réduction des inégalités.

Par Gilles Savary, délégué général de Territoires de Progrès

Tribune originale parue dans “L’Opinion” (9 février 2021)

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