“Plutôt que de rappeler ce que nous faisons depuis le début de la crise pour protéger les emplois, les salariés, les jeunes, les plus fragiles et d’évoquer les enseignements que nous pourrons tirer de cette période inédite, j’ai effectivement choisi de vous faire partager la vision et l’ambition qu’à mon sens, nous pouvons nous donner à dix ans” – Elisabeth Borne, lors du webinaire “Quel paysage social après la crise sanitaire ?” de Territoires de Progrès (11 & 12 décembre 2020). Retrouvez le texte intégral de son intervention sous cette vidéo.

Nous sommes donc le 12 décembre 2030.

Grâce au vaccin, l’épidémie de 2020 n’est plus qu’un lointain souvenir. Et la France a su capitaliser sur les innovations expérimentées dans l’urgence dans le cadre du Plan de relance de 2020. Car le Plan de Relance est un plan à double détente, qui non seulement a protégé les emplois mais a également transformé en profondeur notre appareil de formation et rénové la conduite des politiques publiques. Nous n’avons pas fait que « relancer », au sens de réamorcer la pompe, nous sommes intervenus sur le fonctionnement même de notre économie.

Si bien qu’en 2030, notre pays est désormais une démocratie sociale plus mûre, plus aboutie, plus apaisée aussi. Comment ? Grâce à une série de nouveaux « compromis sociaux », qui sont en fait des avancées sociales majeures.

Je vais ce matin vous dessiner le chemin que la France a pris pour y parvenir. C’est un rêve, mais ce n’est pas une utopie.

1. En 2030, d’abord, la France est désormais une démocratie sociale avancée.

La consultation des partenaires sociaux est devenue systématique dans la conduite des affaires publiques.
La nouvelle méthode voulue par l’actuel Premier ministre se sera révélée durable. Depuis, chaque quinquennat débute par un Agenda social.
Les instances de pilotage du Plan de relance – les Comités départementaux et régionaux de suivi associant les partenaires sociaux sont devenues une forme courante de l’action publique.

Toutes les formes de travail peuvent désormais s’appuyer sur des instances de représentation des travailleurs.
Les salariés en insertion exercent leur droit syndical dans le cadre des Commissions Insertion qui ont été créées dans la proposition de loi Inclusion, adoptée en 2020. Elles sont désormais bien ancrées dans le paysage des entreprises sociales inclusives.
Quant aux travailleurs des plateformes, ils bénéficient désormais d’une forme de représentation, grâce à l’inventivité et l’audace de la concertation de 2021 associant les partenaires sociaux.

Dans le dialogue social, le développement du CDI d’intérim et des groupements d’employeurs a tracé la voie aux nouvelles formes de sécurisation des travailleurs précaires.

Ces solutions concilient les besoins de flexibilité des entreprises avec la nécessité de résorber cette précarité, mise en lumière dans la crise sanitaire, qui prive les travailleurs de filets de sécurité, et les empêche de se projeter dans l’avenir.

Les vertus du recours au dialogue social sont désormais beaucoup mieux reconnues dans les entreprises, qui sont elles aussi devenues des « T erritoires de progrès » à part entière.
Depuis la crise sanitaire de 2020, qui a provoqué une forte accélération du dialogue social, il est devenu habituel d’associer les représentants du personnel à la bonne conduite de la vie de l’entreprise.
Et sur le modèle des accords d’Activité partielle de longue durée (APLD), inventés en 2020, le recours au dialogue social est devenu pour les chefs d’entreprise un réflexe, pour surmonter les soubresauts des cycles économiques, en partageant le temps de travail et en formant les salariés.

2. En 2030, la France est ensuite parvenue à mieux corriger les inégalités de destin.

Une meilleure solution de continuité a été trouvée entre la sortie des jeunes de l’Education nationale et l’accès à leur premier emploi.
Le recours à l’apprentissage est désormais entré dans les mœurs, tant chez les parents que chez les chefs d’entreprise. L’opinion aussi le perçoit comme la voie royale vers l’emploi.
Et en 2030, la France a atteint les 700 000 apprentis et prend désormais le chemin du million ! Car plus personne ne remet en cause les parcours d’excellence dans l’alternance.
La Garantie Jeune Universelle lancée en 2021 permet à chaque jeune de bénéficier d’un droit inconditionnel à l’accompagnement vers l’emploi assorti d’un soutien financier lorsque c’est nécessaire. Elle se met en œuvre grâce à la mobilisation de tout le service public de l’emploi, les collectivités locales et les associations.
Le destin de nos jeunes ne s’écrit plus à 18 ans. Il leur est possible de s’insérer dans la société grâce à de multiples voies d’accès.

L’insertion des publics fragiles et des chômeurs de longue durée est désormais plus efficace.
Le secteur des entreprises inclusives a réussi sa transformation et s’est affirmé comme un partenaire et fournisseur des autres secteurs.
Les initiatives pionnières comme les « Territoires zéro chômeur de longue durée » seront sans doute rentrées dans les mœurs.
Si bien que l’on a oublié qu’il s’agissait d’une expérimentation, dont le champ avait été étendu en 2020 à 50 nouveaux territoires.
Les entreprises engagées sont désormais davantage responsabilisées. On a ainsi vu fleurir de plus en plus de projets de relocalisation industrielle associant le secteur inclusif.
De la même manière, nombreux sont les employeurs qui ont le réflexe de recourir aux achats inclusifs et aux clauses d’insertion dans les marchés privés comme publics. Les Jeux Olympiques de 2024 ont été, à cet égard, un véritable tournant.

3. Quant aux salariés, un éventail de solutions s’offre à eux, pour apprendre tout au long de la vie et ainsi maîtriser leur destin professionnel.

Nos entreprises sont devenues des lieux de formation à part entière. Les compétences qu’elles permettent d’acquérir sont, en effet, mieux reconnues. Nombreux sont les salariés à recourir à la Validation des acquis de l’expérience, qui permet de certifier et valoriser des compétences déjà acquises sur le terrain.
Et grâce aux Actions de formation en situation de travail (AFEST), les frontières entre le monde de la formation et le monde professionnel se sont estompées. La valeur formatrice du travail en entreprise est désormais mieux reconnue.

Grâce à notre appareil de formation, les salariés concrétisent plus souvent leurs souhaits d’évolutions ou de reconversions, en toute liberté.

Des investissements orientés vers les métiers d’avenir ont été conduits depuis plus de 10 ans.
Le Plan d’investissement dans les compétences (PIC), initié en 2018, a depuis connu de nouvelles générations, toujours en partenariat avec nos Collectivités régionales. Les salariés sont ainsi mieux accompagnés pour se former, évoluer ou se reconvertir dans les métiers :

  • du soin,
  • des services à la personne,
  • du numérique,
  • et de la transition écologique.
    Si bien que nos entreprises sont désormais mieux armées en compétences pour effectuer les transitions écologiques et numériques de notre économie.

    Et contrairement aux hypothèses pessimistes, la robotisation et l’intelligence artificielle favorisent des organisations du travail qui nourrissent la créativité de l’ensemble des métiers.
    Nous voyons le triomphe non pas du travail prescrit, mais de l’intelligence créative, de l’intelligence sociale et émotionnelle. Et ce, même dans des métiers manuels où la dextérité nécessaire n’est pas compatible avec la robotisation.
    L’expression « métier peu qualifié » est d’ailleurs de moins en moins employée, car elle ne rend pas compte de l’inventivité à l’œuvre. Cet allègement des tâches routinières a ouvert aux entreprises la possibilité d’associer l’ensemble du collectif de travail à l’exercice de leur responsabilité sociale et environnementale, mais aussi de leur devoir de vigilance.
    Les entreprises qui s’en saisissent sont plus performantes et conquièrent des marchés à l’international.

4. Par ailleurs, en 2030, l’intelligence des territoires est enfin pleinement reconnue.

Le recours aux expérimentations associant les territoires est devenu une forme habituelle de réinvention de nos politiques.
Ces expérimentations visent à nouer des partenariats territoriaux entre tous les acteurs, mais faire de la répartition des compétences, un préalable à l’action. Grâce au dispositif « Transitions collectives », déployé depuis 2021, il est devenu plus naturel pour un salarié de se reconvertir dans son territoire, sans rupture ni mobilité géographique imposée, en étant accompagné vers un autre secteur d’activité.
Il est désormais entré dans les mœurs, après plusieurs années d’expérimentations réussies dans les territoires pilotes.
De ce fait, nos concitoyens sont plus confiants dans leur capacité à se choisir un destin professionnel, et ont moins peur de l’avenir.

Depuis, les Régions proposent des programmes de formation beaucoup plus complets et plus agiles.
Elles ont toutes progressé dans leur analyse des métiers porteurs et l’identification des points de croisement entre les filières.

Les personnes fragiles savent qu’elles peuvent se tourner vers le Service public de l’insertion et de l’emploi, désormais bien inscrit dans le paysage. Dans tous les territoires, elles peuvent trouver, via une seule porte d’entrée, l’ensemble des intervenants qui permettront de régler leurs difficultés d’accès à l’emploi, qu’il s’agisse de questions :

  • de santé,
  • de mobilité
  • ou de logement. En un mot, si les parcours individuels sont décloisonnés, c’est grâce à des territoires eux-mêmes désenclavés.
    La « société des compétences » que nous appelons de nos vœux est, en effet, une composante de l’aménagement du territoire.

5. En 2030, la Qualité de Vie au Travail aura considérablement progressé.

Le recours accru au télétravail a libéré du temps d’agir pour les salariés dont les postes peuvent être exercés à distance.
Il s’organise désormais très en amont, dans le cadre d’un dialogue social intense, depuis l’Accord national interprofessionnel de 2020, qui a servi de catalyseur pour cette dynamique.
Grâce à un management renouvelé, il permet une transformation en douceur de la relation au travail et une souplesse nouvelle d’organisation.
Pour les salariés, un meilleur équilibre est en place entre le temps professionnel et le temps privé – notamment par une garantie effective du droit à la déconnexion.
Et pour les entreprises, de nouvelles formes d’organisations ont été inventées, permettant un meilleur épanouissement individuel des salariés.

Grâce au télétravail, nous sortons du modèle de métropolisation à outrance, en forgeant une nouvelle géographie du travail.
Nos grandes villes bénéficient de l’évolution en cours, en étant désengorgées. Nos villes moyennes, en miroir, accueillent de plus en plus de « tiers lieux » qui contribuent à la revitalisation des cœurs de ville.
Nos campagnes également, car les anciens urbains peuvent à la fois se mettre au vert et y travailler.
La couverture numérique en haut débit de l’ensemble du territoire étant pleinement achevée.

Ce nouvel aménagement du territoire et des rythmes de travail produit des effets bénéfiques sur l’environnement.

Les activités non-télétravaillables ne sont pas à l’écart des évolutions, car la pénibilité au travail est mieux reconnue et combattue.
La société reconnaît mieux les travailleurs de la première et deuxième ligne, qui s’étaient révélés indispensables à la conduite du pays lors de la crise de 2020. Des parcours plus valorisants ont rendu justice à celles et ceux qui :

  • soignent
  • nettoient,
  • enseignent,
  • fabriquent,
  • transportent,
  • cultivent,
  • et vendent.

6. Enfin, en 2030 l’égalité femmes-hommes aura progressé en entreprise, et l’égalité salariale sera mieux assurée.

Par ailleurs, la Qualité de Vie au Travail est enfin autant perçue comme un facteur de santé pour les salariés que de performance pour l’entreprise. Il faut dire que l’Accord national interprofessionnel signé en 2020 a ouvert la voie à une médecine du travail beaucoup plus attentive à la prévention.

L’Index d’égalité professionnelle agit sur les comportements des entreprises car sa publication en fait un enjeu fort d’image.De même, l’obligation de publier la part des femmes dans les cadres dirigeants des entreprises, fait enfin bouger le plafond de verre. Les partenaires sociaux en ont affiné la définition en 2021.

De nouveaux Index sont apparus, qui ont également porté leurs fruits :
– l’un concernant la Qualité de Vie au Travail, prenant mieux en compte les équilibres entre la vie professionnelle et la vie privée,
– et l’autre luttant contre les stéréotypes de genre tout au long de la formation.

Et la parentalité s’articule mieux avec les carrières, grâce au congé paternité. Il vient d’être à nouveau considérablement allongé et est désormais rentré dans les pratiques des entreprises et des salariés.

Au fond, la France de 2030 aura resserré les mailles de l’Etat-Providence, sans rien entraver de l’initiative économique et individuelle.

Les chemins qu’elle aura pris auront été ceux :

  • du dialogue,
  • du pragmatisme,
  • et des territoires.

    Notre réponse à la crise sanitaire de 2020 aura semé les graines de ce renouveau. Je suis certaine que nous avons tous à cœur de les faire germer.

    Les « Territoires de Progrès » que nous voulons, sont ceux qui croient :
  • au dialogue,
  • à l’égalité des chances,
  • à la mobilité sociale,
  • à l’initiative locale,
  • et à l’égalité réelle entre les individus.

    En somme, à quelque chose, qui nous rassemble aujourd’hui et que nous devons protéger des passions tristes du populisme et de la facilité : la République ! Et je ne pense pas être la seule ce matin, à pouvoir dire que pour moi, la République, en 2020 comme en 2030, c’est d’abord l’égalité des chances, le droit à l’émancipation et la solidarité !

– Par Elisabeth Borne, ministre du Travail | Décembre 2020

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