Christophe Itier, Haut-Commissaire à l’Economie Sociale et Solidaire et à l’Innovation Sociale auprès d’Elisabeth Borne, plaide pour “les actes d’entreprendre qui se caractérisent par leurs objectifs d’impact, de ­contributions sociales et environnementales positives, de solidarité”.

Alors que certains multiplient les appels incantatoires pour satisfaire à cette passion française du grand soir et que d’autres sacrifient au rituel politique de la mesure totémique – du revenu universel à l’ISF –, nos énergies devraient être ­consacrées à ­actionner les possibles de ce ­monde-ci plutôt que de répéter à l’envi qu”un autre monde est possible’.

Ainsi, il est de bon ton d’opposer au ‘business as usual’ le seul rappel mécanique des urgences environnementales. Pourtant nous ne pouvons pas davantage nous contenter du “green as usual” : il est en réalité le symétrique impuissant de ‘la croissance à tout prix’.

Ces deux pensées en silo déterminent des modèles ­restant réciproquement étrangers l’un à l’autre et s’exprimant dans un rapport de force stérile : contrainte réglementaire et injonction moralisatrice versus réalisme économique et libre entreprise. Pour en sortir et nous hisser à la hauteur de nos enjeux, il manque une dimension supérieure capable d’organiser une ­transformation véritable de nos manières de produire et de consommer. Il s’agit de l”économie du bien commun‘ chère à Jean ­Tirole, ­c’est-à-dire les actes d’entreprendre qui se caractérisent par leurs objectifs d’impact, de ­contributions sociales et environnementales positives, de solidarité.

Cette approche vient donner du sens à la production et aux échanges en y intégrant la prise en compte, exhaustive et de long terme, des effets globaux et une recherche de bénéfices partagés et durables. Elle constitue, parallèlement, une réponse essentielle aux impératifs environnementaux qui ne peuvent fonctionner seuls, au risque de l’impuissance et de ­l’accroissement des fractures sociales. Ils ont besoin de cette économie pour fonder leur acceptabilité – un ­contrat social renouvelé, ce “nouveau ­partage” proposé par Claude ­Posternak – et garantir leur effectivité au coeur des modèles productifs.

Cette révolution ­copernicienne doit faire passer de la marge au centre l’économie ­contributive. Entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS) et entreprises à mission en sont déjà les ­acteurs, reconnus ou émergents, ne demandant qu’à être renforcés. Dans un esprit de coalition ­public-privé-société ­civile, nous devons développer les solutions entrepreneuriales de terrain et les innovations qui, face aux besoins du quotidien (santé, alimentation, emploi, mobilité, déchets, etc.), placent les impacts sociaux et environnementaux au coeur de leur ­action.

La relocalisation de ­l’industrie de la chaussure à ­Romans-sur-Isère est emblématique de ce que les ­entreprises de l’ESS sont capables de porter en coalition avec ­l’ensemble du monde ­économique, les collectivités et les ­citoyens : résilience et souveraineté au profit d’une stratégie reconnue aujourd’hui par l’Etat comme ­territoire d’innovation de grande ambition.

Le passage à l’échelle des ­entreprises dites ‘à ­impact’ doit être une des lignes de force de la sortie de crise. ­Donnons-nous pour ambition de ­structurer de nouvelles filières économiques à impact social et environnemental, utiles à cette sortie de crise mais surtout déterminantes pour un avenir soutenable en ce qui concerne nos modes de ­production, de ­consommation et plus généralement de vie.

Créer ces filières nous permettra de pleinement saisir toutes les opportunités d’un momentum : la ­convergence, inédite à cette échelle, entre les innovations des entrepreneurs sociaux et associatifs et l’intégration accélérée aux stratégies d’entreprise de la recherche d’impacts sociaux et environnementaux positifs.

Le temps est ainsi venu d’un double récit, politique et culturel, capable de valoriser les transformations du quotidien et d’accélérer une révolution sociétale et économique d’ampleur. Parce qu’elle ­révèle la puissance des ‘communs’, parce qu’elle se fonde sur la coopération et le partage, parce qu’elle est le catalyseur de nouvelles solidarités, l’économie à impact est une des clés d’une cohésion nationale recouvrée. Elle met l’efficacité entrepreneuriale au service d’un bien commun qui ­préfère l’ici et le maintenant au mirage facile d’un perpétuel ‘après’.”

Tribune originale parue dans le JDD du 30 mai 2020

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