Laurent Joffrin veut refonder la gauche sociale-démocrate. Très bien, mais de quoi parle-t-on ? La social-démocratie est un courant politique européen spécifique qui a toujours été marginal en France et s’est essentiellement développé en Suède et en Allemagne. Elle peut schématiquement se définir par les trois caractéristiques suivantes. Des valeurs de gauche, c’est-à-dire le progrès et l’égalité. C’est ce qui la distingue de la droite conservatrice ou nationaliste. La reconnaissance du rôle fondamental de l’économie de marché et de l’entreprise privée dans la création de richesses. C’est ce qui la distingue des socialistes. Enfin, le rôle fondamental reconnu aux partenaires sociaux dans le mécanisme de la prise de décision. On parle alors de démocratie sociale ou de cogestion. C’est ce qui fait son originalité.

La gauche rocardienne

La gauche française se distingue fondamentalement de la social-démocratie sur ces deux derniers points. Son ADN est en effet un mélange de jacobinisme et de marxisme, deux idéologies qui placent l’Etat au centre de la politique et de l’économie. Dans ces visions, l’Etat est le seul représentant de l’intérêt général, l’entreprise privée est perçue quasiment comme un ennemi et les syndicats comme les représentants d’intérêts particuliers.

Le débat entre le socialisme et la social-démocratie a traversé le Parti socialiste pendant des années. On se souvient des affrontements entre la première gauche mitterrandienne et la seconde gauche rocardienne, mais la pensée de la première est constamment restée majoritaire au PS. On se souviendra aussi que les 35 heures ont été imposées d’en haut par Lionel Jospin et Martine Aubry à toutes les entreprises et à tout le secteur public sans concertation avec les partenaires sociaux, avec les conséquences économiques et sociales que l’on connaît.

Plus proche de nous, François Hollande a pratiqué une politique que l’on peut qualifier de sociale-démocrate. Il s’appuyait sur les valeurs de la gauche, reconnaissait la primauté de l’entreprise privée en abaissant ses prélèvements (CICE, baisse de charges, baisse du taux d’IS), privilégiait le dialogue social avec les partenaires sociaux (conférences sociales annuelles, ANI sur la réforme du marché du travail, réforme de la formation professionnelle). Cela n’est pas étonnant, car François Hollande a longtemps été un disciple de Jacques Delors, social-démocrate. Mais le PS ne l’a pas suivi et les frondeurs du PS ont été jusqu’à vouloir déposer une motion de censure contre leur gouvernement et finiront par empêcher François Hollande de se représenter. En effet, pour une grande partie du PS et de la gauche, François Hollande a mené une politique libérale et était donc de droite (pour eux, aider les entreprises, c’est être de droite), comme on reprocha dans le passé à Michel Rocard et à Emmanuel Macron aujourd’hui d’être de droite. C’est pour ces raisons que de nombreux membres du PS ont suivi Emmanuel Macron en 2017.

Rôle de l’entreprise privée

Aujourd’hui le PS n’assume pas le bilan de François Hollande et signe des motions de censure avec La France insoumise. Il est donc très loin de la social-démocratie. Pendant ce temps, Emmanuel Macron s’appuie sur les valeurs de la gauche (le progrès, l’égalité), croit en l’économie sociale de marché comme le SPD allemand et, très clairement depuis la nomination de Jean Castex à Matignon, pratique la concertation et la négociation sociale tous azimuts . On est très proche de la social-démocratie.

Tant que les dirigeants du PS n’accepteront pas le rôle de l’entreprise privée dans la création de richesses et d’emplois et auront de la difficulté à reconnaître le rôle fondamental des partenaires sociaux, ils ne pourront pas être qualifiés de sociaux-démocrates.

Dominique Villemot, avocat, président de Démocratie vivante et membre de notre Comité Exécutif.

Tribune originale publiée dans Les Echos, 23 juillet 2020

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