Les tenants de l’écologie métropolitaine répugnent à embrasser certaines préférences françaises. Pour la maison individuelle, il s’agit de ses représentations en matière de qualité de vie, son cortège d’attentes éducatives voire sécuritaires. Celles des Gilets jaunes et de cette « France d’où la vie se retire ». De l’autre côté du prisme social, des logiques de rente dictent une vision du monde trop souvent étriquée, lointainement généreuse et soucieuse de proximité sociale. L’éclatement de notre communauté de destin se nourrit de la prise de distance avec les idéaux d’une république unique et indivisible. Ces trente dernières années, ce séparatisme français a trouvé de nouveaux relais dans les fractures territoriales et les dynamiques économiques. Il bloque la nécessaire mobilisation du corps social vers des objectifs communs. Nous proposons l’accompagnement de chacun pour renouer avec un idéal d’émancipation. Notre pacte républicain est à refonder pour transformer notre modèle économique.

Territoires décrocheurs, territoires de progrès

La concentration accrue de l’emploi dans les pôles urbains et la hausse du coût du foncier ont contribué à pousser nombre de nos concitoyens dans les périphéries. Les temps de contacts avec les villes centres se font avec un recours massif à la voiture individuelle thermique dont l’emprise au sol et la masse augmentent. Les perspectives d’ascension sociale s’éloignent avec les difficultés d’accès aux bassins d’emploi et aux réseaux éducatifs. Avec l’évolution des modes de consommation, la dévitalisation des coeurs de ville alimentée par des politiques d’aménagement, un nombre croissant de citoyens ressente un sentiment de solitude et de délaissement. Les “passoires énergétiques”, souvent présentes dans les centres de villes moyennes, contribuent à la seconde source des émissions de CO2, le secteur du bâtiment, après celui du transport et elles sont génératrices de précarité énergétique et sociale.

Les territoires qui se déconnectent et se cloisonnent multiplient les conflits d’usages entre zones naturelles et agricoles. avec pour conséquence l’artificialisation des sols progressent conséquence d’une dépendance accrue à la voiture individuelle et de choix logistiques  tels que l’abandon du fret ferroviaire et le transport des marchandises par camion . Au sein des territoires des « villes moyennes », un entrelacs fait de périurbain et de ruralité se dévitalise et constitue un facteur de délitement et d’anomie du corps social. 

Pourtant, la crise sanitaire annonce un changement des perceptions. La prise de distance peut désormais apparaître comme un potentiel de richesses quand la métropole s’engorge et renvoie à l’idée de promiscuité, de pollutions, de bruit, plus largement de problèmes de santé publique  et de vie chère. Le territoire de la “ville moyenne”, entre bourg rural et 100 000 habitants, est désormais plébiscitée par près de trois-quarts français. Il représente tout à la fois un plafond de leurs attentes et un plancher de perspectives, regroupe le tiers de la population française, des quartiers prioritaires et des établissements de santé ainsi que les succursales des Universités. « Trait d’union » entre ruralité et espaces métropolitains,  Il dispose de la taille critique pour faire face à l’arrivée de nouvelles populations. Son modèle de développement est à repenser pour offrir à tous, anciens et « néo » habitants, des perspectives durables.

Cela oblige à des préalables, à des coutures urgentes, pour mieux filer  la trame d’une nouvelle économie. 

Aujourd’hui, émanciper les territoires, accompagner les individus

Nous regroupons ces préalables autour d’une ambition, celle d’une économie adossée à des territoires et des individus émancipés. Nous proposons un modèle de villes moyennes en réseaux, à rebours des logiques de cloisonnement et de relégation. 

Nous leur transférerons les outils de cette ambition notamment en matière culturelle, éducative et sanitaire. Ces collectivités disposent d’atouts pour arrimer de nouvelles populations à des clusters. Dès lors qu’on déverrouille leur capacité à produire du service, du tourisme, de l’agriculture durable, de l’énergie, une offre culturelle originale une frange de l’industrie dont nous faisons le pari d’une relocalisation choisie. Sans quoi, l’implantation de nouveaux services publics ne sera que palliative, Cependant, nous en favoriserons, cependant, le maintien ainsi que des mutualisations à l’image des Maisons des Services Publics. Nous simplifierons la gouvernance en offrant à ces « territoires de progrès » de nouvelles possibilités d’association, des décentralisations et déconcentrations à la meilleure échelle contre une rationalisation de leur organisation et une élection au premier degré, garante de légitimité et d’efficacité.

Nous libérerons la valeur créée par ces territoires en redonnant le pouvoir de fixer des prix pour sa composante agricole, avec la grande distribution, en tenant compte des coûts de revient. Nous rémunérerons les agriculteurs dans leur fonction d’entretien des paysages paysagère et de restauration de la biodiversité. Nous sécuriserons les récoltes par la création d’une « armée de réserve » en ouvrant des exonérations pour les entreprises et de nouveaux droits pour les salariés intermittents que nous formerons aux enjeux locaux de production. 

Les circuits courts, l’économie du réemploi et du recyclage reposent sur des ressorts populaires : ils seront promus et incités par une TVA réduite. La production énergétique locale sera libérée par des réseaux, l’utilisation polyvalente du foncier rural (renouvelables, méthanisation…) et la valorisation énergétique (bois, bio déchets). 

L’offre commerciale et d’activités des centres sera renforcée. À l’image d’expériences au Canada ou au Japon, des sociétés de développement commercial regroupant entreprises et associations de quartiers stimuleront la consommation locale. Elles seront dotées de pouvoirs de diagnostic stratégique, de préemption, de création de monnaie complémentaire, de constitution de « banques de locaux vides ». En écho à sa compétence économique, la région se verra transférer le pouvoir d’octroi des surfaces commerciales en contrepartie de rénovations des bourgs historiques incluant investissements des partenaires publics et privés.

Nous établirons, en lien avec toutes les composantes  de la société, pour chaque “territoire de progrès” un diagnostic des compétences et des ressources (même cachées et même potentielles) et un diagnostic des manques. 

Avec la notion de territoires “fluctuants” nous permettrons aux limites territoriales ( commune et communauté de communes, département et canton, etc) de s’effacer si des ressources nécessaires ou des besoins sont identifiés à proximité mais de l’autre côté de ces “frontières” administratives. 

Nous redonnerons dans le même temps du pouvoir d’émancipation aux individus. C’est le carburant nécessaire au décollage des territoires relégués. Chaque « territoire de progrès » concrétisera un “droit à la mobilité durable”, dans son volet géographique, en offrant une solution de déplacement à chacun sans recours systématique à la voiture individuelle. Il sera financé par le produit de l’assiette -universalisée- du prix carbone. Pour favoriser la mobilité sociale, chaque individu se verra doté dès sa majorité d’un « compte personnel de droits », cumulables en points, convertissable pour tous les autres droits qu’il porte (formation, ancienneté, mutuelle, congés, aide au déménagement, « garantie jeunes », “cours du soir deuxième chance”, etc.), abondé par l’État, les accords de branche et les régions. Le droit à la formation sera renforcé pour les personnes sorties par anticipation de la scolarité par un bonus de points sur le “compte personnel de droits”. Nous déclarons les “territoires de progrès” en “territoires éducatifs”. A l’image des pays nordiques, ils proposeront une offre de formation, le soir et pendant les vacances scolaires dans des lieux proches et familiers tels que les écoles, les bibliothèques et CCAS, ouverts aux adultes et aux partages de savoirs : illettrisme, formations diplômantes, arts, etc. 

Demain, un moteur économique durable adossé à chaque territoire

Nous renforcerons la vocation de chaque territoire à porter son propre modèle selon une logique de complémentarité et de spécialisation. Nous réparerons les territoires pollués en les considérant comme de potentiels centres d’innovation et de compétences et créerons un droit aux vacances pour un million d’enfants supplémentaires dans les lieux des “territoires de progrès”. 

Nous recréerons la voie républicaine de l’émancipation en particulier sur les métiers de l’enseignement et de la santé où nous prioriserons les principes de tutorat, de garantie des revenus dans les parcours de promotion sociale, de valorisation des acquis et de l’expérience. 

Nous développerons le télétravail qui concerne environ le quart des salariés et faciliterons leur accès au leur logement. Nous fixons comme objectif national : « un million de logements accessibles et bas carbone » en six ans. Pour répondre à l’attente massive d’une alimentation saine, nous accompagnerons l’installation et la transition agro-écologique de 10 000 agriculteurs par an.

Avec la généralisation du Très-Haut-Débit et demain, la voiture autonome, nous consoliderons les capacités productives aux meilleures conditions de compétitivité globale. Nous élargirons les utilisations du foncier, en renforçant sa capacité naturelle à rendre des services écosystémiques (réduire les pollutions ou à filtrer l’eau,) en répondant aux enjeux sanitaires et climatiques, en desserrant l’étau budgétaire de la gestion en silos des infrastructures. Nous doterons les établissements fonciers régionaux de pouvoirs de préemption, intégrant les objectifs de maintien des zones humides et de continuité écologique. Nous donnerons à l’ONF et aux syndicats sylvicoles en les organisant autour des régions, des capacités de maintien, de création et de structuration des zones boisées, publiques mais aussi privées, avec des objectifs d’adaptations au dérèglement climatique et de renforcement de la biodiversité.

Pour tous,nous créerons un socle productif en nous appuyant sur des relocalisations choisies, des déconcentrations supplémentaires d’administrations centrales. La production de réseaux locaux d’énergies renouvelables entre bourgs et villes moyennes et l’émergence de centrales de grandes tailles (méthanisation, éolienne, agri voltaïque) seront étendues au foncier privé. La collecte de l’Imposition sur Forfaitaire des Entreprises de Réseaux (IFER) sera affectée aux « territoires de progrès » associant acteurs locaux et nationaux en priorité sur les « 30 territoires en grandes difficultés » selon le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires.

Enfin, nous appuierons les futurs développements industriels locaux sur l’hydrogène, en particulier décarboné et la méthanisation (en particulier issus des déchets biologiques urbains et agricoles). Nous favoriserons la mise place d’écosystèmes locaux rassemblant l’offre et la demande, notamment, sur les usages industriels et ceux de mobilité lourde (train, camion, flottes de bus municipales, besoins maritimes et ferroviaires). Nous pousserons les projets autonomes économiquement qui associent renouvelables et stockage d’hydrogène. Cette génération de  valeur ajoutée et d’emplois locaux contribuera à la réindustrialisation des régions françaises. A l’image de l’Allemagne et du Portugal, notre pays se dotera d’un plan national en stimulant l’offre de nouveaux opérateurs et en accompagnant les usages dont ceux en cours par l’organisation de la Marine Internationale. Un financement dédié au développement d’entreprises en phase de pré-industrialisation, avec des modèles économiques encore fragiles, mais avec des débouchés potentiellement importants, sera mis en œuvre.

Par notre groupe de travail «L’économie face aux défis de la transition”, sous la coordination de Jean-Marc Pasquet, Hélène Roques et Jean-Marc Fabius, membres de notre Comité Exécutif

Avec Hajar Bennar, Pierre Bruynooghe, Benoit Calatayud, Lionel Chapuis, Marie Coulonjou, Brigitte da Silva, Aude de Castet, Nicolas Defaud, Florence de Massol, Thomas Douglas, Yves Durand, Joel Echevarria, Najwa El Haïté, Valérie Faudon, L. Friant, Denis Jonathan, Daphné Joseph-Gabriel, Fabrice Huret, C. Lacroix, Anne-Yvonne Le Dain, Patrick Lefrançois, Francine Lepage, Claire Martin, Alex Menu, Xavier Montaron, Prym Moreau, Patrick Murcia, Jean Notari, Gilles Savary, Ayoub Semlali, Ergun Toparslan, Claude Oreja, Serge Rance, Bernard Prost, Thierry Saout, Benoit Vettier

Tribune originale parue dans “La Tribune” du 22 juillet 2020.

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