Notre plus récente #VisioTdP “40 minutes pour agir !” du 6 janvier 2021 s’est intéressée à un phénomène qui va au-delà de la falsification de l’histoire mais qui impacte directement les politiques sanitaires. Qui n’a pas eu l’écho à un diner familial d’une théorie du complot ? Rudy Reichstadt a été interrogé sur « la couleur française » d’un phénomène très ancré aux USA avec la théorie du « Deep state ». Comme en France, par propagation, l’horizon commun est miné.

Rudy Reichstadt constate que la construction commune est difficile sans réalité commune partagée. À l’image de la croyance aux USA de la victoire illégitime de Biden. Cette « vérité parallèle » vous invite à vous conforter dans l’idée d’un système corrompu (la démocratie libérale) qui vous a volé la liberté. Contre la tyrannie, on serait donc fondé à prendre les armes : l’épisode du Capitole le jour même de ce « 40 minutes ! » spécial en est une démonstration hélas éclatante.

Les persécutions fondées sur le complotisme ont une histoire : dans l’Allemagne nazie par exemple, avec la persécution des Juifs. En 2015 après les attentats, il y a un point de bascule. Le lien entre antisémitisme, racisme et adhésion aux théories du complot, le consentement à la violence, sont pris en considération, par les autorités en particulier. Une frange de la population bascule dans ce phénomène (un quart de la jeunesse adhère à au moins une théorie conspirationniste) avec en 2020, la vague QAnon (nb : aux USA, « la cabale » organisant un réseau pédocriminel, instrumentalisé par les démocrates et Hollywood) qui trouve ses partisans et ses manifestants même en Europe. La singularité de cette vague complotiste ? L’imaginaire qui est construit de manière collaborative et décentralisée avec internet qui accélère le phénomène. C’est une rencontre entre une offre idéologique et des techniques. Un complotisme mondialisé par le triptyque : haut débit / réseaux sociaux / smartphone.

Les thèmes abordés avec les internautes de cette visio :

Par exemple, le « platisme » est une de ces théories du complotisme, forme outrancière mais contemporaine, même si la croyance religieuse est ancienne, le développement massif de ce dogme est lié à You Tube.

Secte et complotisme : le lien financier les distingue mais le lien d’anomie est commun aux deux phénomènes, la rupture avec le réel.

Pourquoi il n’y a pas de complotisme pro-démocratie, pro-européen par exemple ? Quand on est aux marges, le curseur progrès/conservatisme est moins important que le classement entre « être au centre » (ou “mainstream”) et être à la périphérie. C’est pourquoi il y a ces passages “rouge/brun”, des gens viennent d’horizons hétérogènes, liés entre eux s’établissent parce qu’ils luttent « contre le système », c’est leur point commun et le système s’organise pour les stigmatiser d’où l’idée ancrée du complot dans un imaginaire de « résistance ».

L’assise sociale large du complotisme et le levier de la presse et des médias : le complotisme est la rencontre entre la méfiance et la crédulité, sur laquelle prospère la « réinformation-sphère ». Le diplôme n’immunise pas mais il y a un lien entre sous qualification, jeunesse et complotisme.

Que peut faire la presse dans ce contexte selon Rudy ? Ne pas être complaisante en premier lieu : fact checking. Parfois, la presse se place dans un rapport de concurrence, une partie des médias « sert la soupe » à des figures qui font de l’audience. L’exemple des chaines d’infos en continu est éloquent.

Pistes de travail : en matière vaccinatoire, c’est le « faire savoir ». Le gouvernement par sollicitude ne s’est-il pas trop indexé sur la défiance anti vaccinale alors qu’une bonne moitié des français adhère et que cette proportion va progresser ? Les faits donnent raison à Rudy au fur et à mesure des jours qui passent après notre rencontre.

D’autres hypothèses soulevées et discutées :

  • Le recul de la culture scientifique (cf depuis le début des années 2000 en France, reflétée dans les classements internationaux scolaires).
  • Des options simples pour résoudre la complexité du monde : Didier Raoult est vu par ses partisans comme un sauveur : le doute n’est pas en cause, c’est l’absence de doute au contraire, c’est la force de sa proposition en février 2020.
  • Un mouvement en phase avec les leviers d’information majoritaire de la jeunesse.
  • Un discours et un phénomène social et politique avant tout et non psychologique. Un phénomène polarisé également à l’extrême droite et la gauche radicale avec des passages chez les « anti » (OGM, 5G, compteurs Linky…).
  • La question de l’impunité : quand on se donne les moyens de lutter contre cela, on circonscrit le phénomène qui ne se répand pas par son rapport à la coercition. Les convaincus le restent. Didier Raoult poursuivi crie au complot et il est rapproché par des éléments de la complotosphère : fin de partie attendue. Il y a donc un intérêt à poser des limites.

Revenir sur l’anonymat des réseaux sociaux ? Chaque réseau social devrait savoir qui s’exprime sur ses canaux mais cela donne aussi la parole à des couches de populations qui ne l’ont pas (parfois par devoir de réserve). Néanmoins, cela ne devrait pas affranchir la responsabilité des entreprises de ces réseaux. En l’état, les espaces de non droits font triompher la loi de la jungle.

Pas d’extra-territorialité juridique et judiciaire !

Des pistes de travail portées par Conspiracy Watch :

  • Introduire dans le cahier des charges des opérateurs du service public le fait qu’on ne peut « servir la soupe », faire la promotion de complotistes sans contextualisation ou contradiction ce qui est encore le cas aujourd’hui.
  • Une évolution législative souhaitable : reconnaitre un nouveau droit aux ONG et associations lois 1901 dont l’objet est de lutter contre le complotisme la possibilité de se porter partie civile dans les cas qui relèvent de la diffamation et de la diffusion de fausses nouvelles. Des You Tuber se font de l’argent avec. Un article de la loi sur la liberté de la presse (qui a 140 ans) pénalise la diffusion de fausses nouvelles qui troublent l’ordre public. Il existe aujourd’hui une asymétrie entre des médias « sans foi ni loi » et des médias professionnels.

– Synthèse par Jean-Marc Pasquet, délégué à l’Organisation TdP

Conspiracy Watch, édité par l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot, est un site web français fondé en 2007 et est co-animé par Rudy Reichstadt et Valérie Igounet, historienne spécialisée dans l’étude de l’extrême droite et l’histoire du négationnisme. En 2018, Conspiracy Watch est reconnu comme service de presse en ligne. Il se veut « entièrement consacré à l’information sur le phénomène conspirationniste, le négationnisme et leurs manifestations actuelles ». L’Observatoire produit également un rapport annuel à partir de données Open Source avec des recommandations pour les décideurs dans les domaines de la pédagogie, des médias, de la justice. Il a construit également un baromètre qui évalue la proportion de la population touchée : environ 20 à 25%. Avec des points d’inquiétudes contemporains, ses débouchés violents comme le reflète l’élection américaine et le « remplacement générationnel » à l’œuvre avec la disparition des séniors. Le complotisme – à données constantes – pourrait « mécaniquement » progresser par effet de génération.

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